CHAPITRE TROISIÈME
superbes diligences de la rue du Rhône 11e peuvent s’y aventurer. Il faut les remplacer à cette station par des petites voitures légères. Le transbordement des bagages s’opère tandis que les voyageurs sont invités à s’asseoira une table de fort bonne apparence tenue par une très-aimable maîtresse d’hôtel.
Dans une des petites voitures à deux places de Saint-Martin, le hasard me donne pour compagnon un vrai gentleman anglais. Qui dit un vrai gentleman anglais dit un des hommes les plus agréables que l’on puisse rencontrer. Dans le cours de ma vie, j’en ai connu quelques-uns de cette trempe, et ils sont restés dans ma mémoire comme des modèles de bonnes façons et de courtoisie.
Celui-ci, jeune encore, a le rang de lieutenant-colonel dans l’armée indienne et arrive en droite ligne de Bombay. Il a beaucoup vu et beaucoup appris, et il parle très-simplement des scènes curieuses auxquelles il a assisté dans les lointaines régions de l’Asie et des déserts qu’il a traversés.
A nous deux, nous pourrions foire, par les linéaments de nos propres explorations, une assez jolie carte. Lui d’un côté, et moi de l’autre, nous avons vu la plus grande partie de cette petite boule qu’on appelle le globe terrestre. Grâce à ma curiosité et à mes souvenirs de voyage, bientôt nous en venons à causer familièrement ensemble comme si nous nous connaissions depuis longtemps.
En mesurant du regard la pointe aérienne de l’aiguille de Varens, j’interroge M. L... sur la configuration des divers embranchements de l’Himalaya. En contemplant les cimes de neiges et les glaciers de la chaîne du mont Blanc, il me questionne à son tour sur l’aspect des régions boréales ou des sommités des Cordillères, et nous allons ainsi par les sinuosités de la vallée de l’Arve, éclairant nos émotions par nos récits et agrandissant par diverses comparaisons le cercle que nous parcourons.
Par bonheur, le chariot qui nous a été assigné à Saint-Martin ne porte point le sac des dépêches. Notre postillon n’est point obligé d’arriver dans le plus bref délai à Chamouni, et, comme
nous no lo pressons pas d’accélérer sa marche, il semble très-satisfait de monter tout doucettement le rude chemin ouvert par la mine, taillé par le ciseau dans les crêtes des rochers. Il ménage même le trot de ses chevaux quand du haut d’un des précipices qui dominent les flots de l’Arve nous redescendons dans les plaines, et sourit amicalement quand nous lui disons de s’arrêter. Les autres voitures continuent leur marche. La nôtre flâne comme une charrette d’écoliers. Quand nous arriverons ce soir à l’hôtel, les meilleures chambres probablement y seront prises par ceux qui nous ont devancés. Mais qu’importe? Voici le lac de Chede avec son onde d’un vert limpide comme une émeraude et les beauxbois qui l’ombragent. Vous devons nécessairement y faire une halte. Voici le village de Servoz. Vous devons v voir une colléelion minéralogique formée par un paysan qui a longtemps exploré les Alpes. Voici, sur les flancs de la montagne, au pied des neiges, une bande de gazon où s’épanouit une touffe de rhododendrons, une auricule, une astrantia, et nous ne pouvons manquer de goûter là une des jouissances de la botanique.
Ah! colonel, je n’ai rien dit, mais je vous ai vu cueillir avec soin une rose des Alpes et l’envelopper dans du papier et la placer dans votre portefeuille en vous détournant de moi, comme si vous cherchiez à me cacher une pensée mystérieuse. Si c’est à votre mère ou à votre sœur que vous destinez cette fleur des Alpes, j’espère que vous en serez tendrement récompensé; si c’est à quelque belle Anglaise de votre cité de Bombay, puisse-t-elle ne pas avoir déjà oublié celui qui pense à elle de si loin !
I lie absent are the dead. Les absents sont les morts, a dit un poète britannique. Le triste axiome ne peut s’appliquer à l’amour d’une sœur, bien moins encore à celui d’une mère. Mais la femme que 1 on aime, et dont on espère être à jamais aimé, qui ne sait l’effet que peut produire sur elle une trop longue absence?
Je me rappelle un chant populaire russe que je traduisais autrefois comme l’expression d’une mélancolique pensée, qui de-
puis m’est apparue comme une juste image de nos affections humaines.
« 0 ma plaine, ma plaine déserte, ma plaine large et libre, que tu es belle à voir! Tu es couverte d’herbes et de fleurs; il n’y a qu’une seule chose qui pour toi soit une tache.
«Dans ton sein, ma plaine chérie, croissent des broussailles, et sur ces broussailles est posé un jeune aigle; il tient entre ses serres un noir corbeau, et fait couler son sang sur le sol humide.
«Sous les broussailles est couché un brave jeune homme tout couvert de blessures et inondé de sang.
« Ce ne sont pas les hirondelles qui tournent autour de leur nid; c’est une mère qui pleure comme si une rivière coulait de ses yeux; sa jeune sœur pleure comme si un ruisseau tombait de ses paupières; sa jeune femme pleure comme si une fraîche rosée descendait de ses cils.
« Le soleil se lèvera à l’horizon et séchera la rosée. »
A un quart de lieue environ du terrain fleuri sur lequel nous nous sommes arrêtés, à la cime d’un roc apparaissent les ruines d’un vieux château, et, d’un commun accord, le colonel et moi, nous annonçons à notre guide que nous désirons le visiter. Mais cette fois il se montre peu empressé d’obéir à notre fantaisie. Il ne proteste pas pourtant, mais en se tournant d’un air inquiet vers le château, puis vers nous, il nous fait assez voir qu’il aimerait mieux nous conduire d’un autre côté.
« Qu’y a-t-il donc? lui demande le colonel impatienté de cette hésitation, n’avons-nous pas le temps de faire un petit détour?
— Sans doute, répond timidement notre postillon.
— Et n’y a-t-il pas d’ici à ces ruines un assez bon chemin?
— Certainement.
— Pourquoi donc restes-tu là à nous regarder d’un air piteux, comme si l’on t’imposait la plus rude corvée? »
A cette brusque apostrophe, notre postillon baisse la tète comme
s’il réfléchissait encore à une résolution difficile à prendre, puis enfin nous dit dans son naïf langage :
« C’est que, monsieur, voyez-vous, vous ne savez pas, et nous n’aimons guère à parler de ces choses-la. fies vieux murs noirs, les gens de la vallée les connaissent bien, et personne ne se soucie de s’en approcher.
— Pourquoi donc? s’écrie le colonel.
— Pourquoi? Faut-il vous le dire? Parce qu’il y a là tout un troupeau de créatures malfaisantes, des sorciers et des sorcières, des revenants et des diables.
— En vérité ! dit le colonel.
— Oui, monsieur. Les vieillards, qui ont appris les anciennes histoires du pays, disent aussi qu’il y a là des trésors, de quoi charger plusieurs voitures, de quoi acheter les terres de Sallenclies, et même celles de Bonneville. Un jour, trois vigoureux garçons de Servoz ont voulu pénétrer dans les souterrains où ces trésors sont renfermés, mais un seul est revenu. Il a raconté que ses deux compagnons avaient été entraînés dans un tourbillon de fumée et de poussière, et que lui-même aurait péri sans son scapulaire qui écartait de lui les démons. Mais cette aventure lui causa une telle frayeur, qu’il en tomba malade et resta plus de deux mois au lit. Depuis ce temps, personne n’a osé rentrer dans le château de Saint-Michel.
— Eh quoi! dis-je, ce château habité par les diables porte le nom de saint Michel, qui lui-même a terrassé le diable?
— Oui, monsieur, reprend l’honnête postillon, il l’a bien terrassé; mais par malheur, dit notre curé, il ne l’a pas tué. Voilà pourquoi le diable, enragé de son affront et de sa défaite, s’en venge tant qu’il peut eu tourmentant les hommes trop faibles pour se défendre.
— Ainsi donc, dit le colonel, si nous t’ordonnions de nous conduire vers ces ruines, lu t’y refuserais?
— Aon pas. Mon devoir est de vous obéir, et, si vous l’exigez,
Cil ATI ru K Ni (MSI KM K.
je veux bien aller de ce côté-là avec vous. A vous parler franchement, pour mon propre compte, je n’ai pas grand’peur des diables, car j’ai toujours mon scapulaire sur la poitrine, et ils 11e pourront y mettre leurs griffes. Mais ils peuvent me faire beaucoup de mal d’une autre façon; ils peuvent jeter un sortilège sur mes bêles, et j’ai une femme et un enfant dont je suis l’unique soutien. Songez donc, monsieur, que si je venais à perdre mes chevaux, nous serions bien misérables.
— Comment t’appelles-tu? demande le colonel.
— Félix Tarrade, répond le postillon craintif.
— Eli bien, Félix, tu es un brave homme, et je te réponds que ce 11’est pas moi qui t’obligerai à me conduire dans ce vilain château .
— Ni moi, ai-je ajouté.
— Merci, nous répond Félix en se remettant gaiement en marche. Vous croyez peut-être que je suis poltron. C’est vrai que là où l’on parle des sorciers et des sorcières je 11e me sens pas brave; mais, pour tout le reste, je me flatte d’être aussi vaillant qu’un autre.
— Le pauvre garçon, dis-je au colonel, vous l’avez tout troublé avec vos interrogations, et par bonheur elles se sont terminées d’une façon qu’il n’osait peut-être pas espérer. Mais vous respectez donc les superstitions?
— Oui, je les respecte toutes, même celles qui paraissent les plus puériles et les plus ridicules; car elles tiennent à un excès d’impressionnabilité, à une touchante faiblesse de notre nature humaine. Je suis moi-même superstitieux. Qui 11e l’est pas? Ceux qui se raillent le plus hautement de ce qu’ils appellent nos absurdes préjugés et nos déraisons se sentiront peut-être en un certain moment ébranlés à la vue de deux brins de paille placés en croix sur leur chemin, ou pâliront à l’aspect d’une araignée, ou frissonneront de tous leurs membres en sentant, comme Job, passer sur eux un léger souffle. L’homme a beau se roidir dans sa
présomption contre ses infirmités, mie heure vient où il esl à l’improviste subjugué par une des vulgaires impressions qu il se vantait de ne jamais éprouver, et les plus orgueilleux sont souvent par là les plus humiliés. Pour moi, je n’ai pas honte de 1 avouer, je crois aux rêves, aux présages, aux pressentiments, au don de seconde vue, voire même aux apparitions. 11 est vrai que je suis au service depuis vingt ans, et la vie incertaine, périlleuse du soldat, comme celle du marin, dispose l’esprit aux mystérieuses émotions.
— -Donnez-moi la main, colonel, je suis charmé de vous entendre parler ainsi, car moi aussi je suis superstitieux.
— Vous n’êtes pourtant pas soldat?
— Ne sommes-nous pas tous soldats dans le combat de la vie?
— Oui, le combat de la vie, dit le colonel avec un accent de mélancolie, c’est souvent une lutte plus difficile que celle que nous avons à soutenir dans l’Inde contre des tribus en révolte, une lutte plus longue et plus décevante. »
En causant ainsi, nous traversons deux profonds ravins creusés par le torrent de Naycn et par le torrent de Cria, puis, après avoir franchi un étroit et sauvage défilé, nous entrons dans la vallée de Chamouni. Bientôt nous voyons briller à nos veux deux de ses glaciers, le glacier de Tacconnay et le glacier plus large des Bossons.
Le premier attirait déjà vivement nos regards; le second ne nous permit point de continuer notre route sans lui faire au moins une courte visite, et Félix, qui n’a point à redouter là un voisinage de sorcières, nous engage à faire cette excursion. Au bord du chemin est un chalet occupé par un brave homme qui, comme la plupart des habitants de ce district, est enrôlé dans la compagnie des guides. En un instant il a chaussé une paire de gros souliers, revêtu une veste de laine, il nous met à la main un grand bâton armé d’une pointe de fer, dit adieu à sa femme et à ses enfants, et nous partons.
Cil A HT HE TROISIÈME.
Le glacier des Bossons s’étend sur une des pentes du mont Blanc, au pied des grands Mulets, entre la montagne de la Cèle et la cascade des Pèlerins, et descend jusqu’au bord de la vallée. Il a été un temps où, en observant son développement graduel, on craignait de le voir descendre plus bas et couper la route de Cliani ou ni; mais depuis un assez grand nombre d’années il est resté stationnaire. On dit même qu’il s’est récemment un peu rétréci. À sa base s’élève une large arcade de neige compacte mélangée de graviers, par où s’échappe avec impétuosité un torrent qui dans son onde fougueuse entraîne des fragments de granit. De chaque côté de cette cascade sont les moraines, c’est-à-dire les amas de graviers, de sable, de débris de rochers que la glace en se contractant repousse peu à peu à ses extrémités. Ce glacier semble un être vivant qui, comme une blanche hermine, a horreur d’une tache. Dans son limpide élément il ne supporte aucune matière impure. Sa moraine est connue une chaussure boueuse qu’il rejette au loin avec un suprême dédain. Au-dessus de cette moraine, il apparaît comme un cristal brillant dans ses scories, comme une veine d’or dans un roc brut. A le voir sur sa couche inclinée, quand le soleil P illumine de ses rayons d’or et de pourpre, on dirait une lave de feu arrêtée tout à coup dans son débordement et figée par le vent des régions boréales. Ses aiguilles étincellent comme des flèches de diamant, et dans leurs interstices le regard plonge stupéfait au fond d’une crevasse dont les parois ressemblent à des murailles de saphirs et d’émeraudes. Et nul oiseau ne
se repose sur ce froid bassin, et nul insecte n’y bourdonne, et nul brin d’herbe n’v verdit. On n’y voit que la froide face d’une mort éternelle, on n’y entend que le sombre bruit de quelques pointes de glaces qui s’effondrent, ou le murmure des gouttes d’eau qui filtrent au fond des abîmes.
Près de là pourtant est la vie, le mouvement, la verdure des bois de sapins, les joies de famille dans le chalet, les troupeaux dont la clochette résonne dans les pâturages, l’homme qui Ira-
Y U Y AG li K N SU ISS F.
vaille, l’enfant (|ni joue. C’est un tableau d’un étonnant effet. C’est ce rapprochement d’un ries phénomènes les plus imposants de la nature et d’une des images les plus gracieuses de la vie ordinaire, ce contraste du glacier et du vallon, qui m’a surtout frappé. Car, si vaste et si brillante que soit la fameuse nappe des Bossons, elle ne pourrait me faire oublier les montagnes de glace du Groenland et du Spitzberg qui descendent jusque dans la mer, et les blocs de glace gigantesques que l’on voit dans ces parages flotter comme des navires, ou comme des tours mobiles, sur les vagues de l’Océan.
Quand nous redescendîmes vers la maison du guide où nous attendait Félix avec sa voiture, le soleil était couché. Une de scs dernières lueurs éclairait seulement encore comme une lampe prête à s’éteindre les neiges des hautes sommités. Une ombre profonde enveloppait la plaine.
Calme et muette, assoupie sous son voile nocturne entre ses montagnes blanches, cette vallée m’apparaissait comme l’image de Juliette dans son tombeau de marbre.
Mon compagnon et moi, nous cheminons en silence, recueillis dans nos émotions. Autour de nous tout dort, ou tout semble dormir, et notre voiture roule sur un chemin désert. Peu à peu cependant, à mesure que nous approchons de Chamouni, à nos yeux brillent quelques lumières, à nos oreilles retentissent les accents de la voix humaine. Bientôt nous voyons se dessiner dans l’obscurité les toits et les façades de plusieurs larges maisons. Notre cocher accélère par un coup de fouet la marche de ses chevaux, et en un instant quel changement de scène! Derrière nous, la solitude sauvage, les torrents el les abîmes des glaciers, les ténèbres de la vallée; devant nous, les boutiques étincelantes, les cabarets joyeux, les hôtels superbes, le monde des touristes qui, en été, occupe, anime, transforme le village de Chamouni.