CHAPITRE TROISIÈME
talion; à Chamouni ils furent également obligés de camper sous la tente. Ils liront une excursion aux glaciers voisins du prieuré puis retournèrent à Genèye.
A son arrivée en Angleterre, M. Windham excita, par le récit de son excursion, un très- vif intérêt. Plusieurs Anglais voulurent aller visiter ce petit coin d’un monde ignoré dont leurs compatriotes semblaient être les Christophe Colomb.
Cependant, lorsque vingt années plus tard M. de Saussure se rendit aussi dans la vallée de Chamouni, il 11e parvint pas sans peine à v trouver une demeure convenable. O11 11c voyait encore dans ce village qu’un ou deux misérables cabarets, où logeaient les petits marchands ambulants qui venaient acheter des morceaux de cristal, des cornes et des peaux de chamois.
Maintenant, quelle différence! Maintenant il y a là dans la verte prairie plus d’une demi-douzaine d’hôtels comparables, par l’élégance de leur structure, par le luxe de leur ameublement, aux meilleurs hôtels des grandes cités européennes. U11 de ces hôtels porte en grosses lettres sur sa façade le nom de Saussure, l’illustre savant qui le premier a fait connaître par ses écrits la beauté, la grandeur de ces temples des Alpes. Un autre hôtel attire les Anglais par son enseigne britannique. On sait que les Anglais, en parcourant le monde n’ont nullement la prétention d’être les citoyens du monde. Ils emportent partout avec eux un lier sentiment de patriotisme, et si l’entente cordiale est maintenant dans leurs transactions politiques, ils 11c se font pas un devoir de la garder dans leur pensée individuelle. L’un d’eux, arrivant dernièrement à l’hôtel de l’Union, voit le drapeau tricolore bottant audessus de cet édifice, et se retire en disant : « Je ne loge point sous le toit surmonté du pavillon de France. »
Cet hôtel de l’Union a été fondé par un Allemand, M. Eisenkraemer, qui dans son ardeur d’entreprises joint une sorte d’audace américaine aux honnêtes et courtoises habitudes de son pays natal. Foui* pouvoir donner des indications plus précises à ceux
Si
qui viennent ici avec le désir d’entreprendre une dit’lieile ascension, il a lui-même gravi la cime du mont Blanc. A mesure que le nombre des visiteurs de Chamouni s’accroît, il bâtit pour les recevoir une nouvelle maison; il en a déjà bâti trois, et celle année il faisait le plan de la quatrième. « Je 11e puis encore, me disait-il humblement, donner à dincr qu’à deux cents voyageurs. Je voudrais pouvoir en héberger quelques centaines de plus. » Il y a des gens qui prétendent que le constructeur de tant de chambres à coucher et de tant de fourneaux, ce respectable chef d’un bataillon de cuisiniers et de sommeliers, 11’est si actif que pour augmenter sa fortune. Moi, j’aime mieux croire qu’il n’est éveillé de si bonne heure et en mouvement tout le jour que par un sentiment de générosité, pour venir en aide à la foule d’étrangers que la curiosité ou l’amour de la science attire dans sa chère vallée de Chamouni. li est vrai que les étrangers auxquels il donne asile dans ses trois édifices lui payent un tribut; mais quand je songe que ce brave Allemand doit faire venir de Genève par des convois spéciaux, ou par la diligence, tout ce qui lui est nécessaire pour nourrir ses hôtes ou pour satisfaire leurs caprices, je ne puis m’empêcher d’admirer sa philanthropie, et j’espère que le soir, quand il s’endort après sa laborieuse journée, il éprouve ce doux sentiment d’orgueil de l’homme qui, en dépit de l’ingratitude et de l’envie, persiste à consacrer son temps au service de
l’humanité.
Autour de ces différents hôtels, des boutiques étalent aux regards toutes sortes d’objets de luxe et de fantaisie; minéraux des Alpes, coquettement taillés, bijouterie d£ Genève, bois sculpté de l’Oberland, broderies de Saint-Gall, gravures et photographies, et les cornes de chamois, et les grands bâtons blancs sur lesquels le touriste fait graver en lettres noires le nom des lieux qu’il a visités, et souvent aussi celui des montagnes et des glaciers qu’il s’est contenté d’entrevoir à une respectueuse distance. Comme le pèlerin des anciens temps rapportait sur son manteau les coquilles de
CFI A PITRE TROISIÈME.
la nier, comme le liadji rapporte de la Mecque un caftan vert, l’Anglais rapporte de son excursion en Suisse un de ces grands bâtons couverts d’inscriptions, comme les antiques bâtons runiques, et le dépose à son foyer comme un témoignage de ses exploits.
À côté de ces boutiques qui attirent sans cesse de nouveaux chalands, s’ouvrent des dioramas et des panoramas, où sans quitter sa chaise on peut voir toutes les péripéties d’une ascension sur le mont Blanc; des cafés avec l’indispensable billard, des tavernes qui se glorifient de recevoir en droite ligne la bière de la maison Barclay, et de composer selon toutes les règles de l’art la fameuse boisson à laquelle l’amiral Grog a donné son nom.
Il y a quelques années, un spéculateur adjoignait à ces philanthropiques établissements un tapis vert et une roulette. C’était un philosophe qui avait sondé les mystères d’une des plus vives passions humaines et qui se faisait un devoir de la seconder. Il offrait aux joueurs avides d’émotions une émotion toute nouvelle, une merveilleuse arène pour leurs agitations fébriles. Là, les vertes forêts, les aiguilles des glaciers et les dômes de neige devaient rayonner d’une sorte de lumière féerique aux yeux de celui qui était favorisé par la fortune. Là, les bruissements des torrents et le fracas des avalanches devaient étouffer les gémissements de celui qui venait de perdre son dernier bank-nolc. La police savoisienne n’a point compris ces aimables intentions. Elle a impitoyablement fait fermer le salon, qui déjà était très-fréquenté. Le rouge-et-noir a été proscrit, le trente-et-quarante également, et la roulette a été remplacée par un cabinet de lecture, autre roulette où l’on ne compromet guère, il est vrai, ses capitaux, mais où l’on court risque de perdre, ce qui est bien plus précieux, la virginité du cœur, les fleurs les plus délicates de la pensée.
Mais un cabinet de lecture est un des principaux indices de ce que nous appelons le progrès de la civilisation, et Chamouni doit avoir le sien, bon ou mauvais, n’importe, pourvu qu’il renferme
une assez large collection de volumes jaunes ou bleus, et Chamouni attire chaque année un plus grand nombre d’étrangers.
Par un beau jour d’été, quel mouvement dans ce village dont les habitants de Genève connaissaient à peine le nom au siècle dernier! Des voitures en poste qui arrivent ou qui partent, des mules qui piétinent, des guides affairés, des touristes plus allairés encore, des caravanes qui s’organisent à la porte de chaque hôtel et s’en vont de différents côtés; car on ne vienl au village de Chamouni que pour en sortir dès que le temps le permet, pour aller voir quelques-uns des beaux sites qui l’environnent, pour visiter sinon pour explorer un de ses seize glaciers, ou une des montagnes qui le dominent.
A une lieue de ce village est la source de l’Arveyron, qui autrefois s’écoulait sous une arche de glace d’une dimension gigantesque, qui maintenant bondit sur des rochers et forme la cascade des Mot têts.
Un peu plus loin est la fontaine de Caillet, au bord de laquelle s’asseyait la pauvre Claudine de Florian, puis les pittoresques chalets des Planard, et le Montanvert avec son hôtellerie, d’où l’on peut tout à son aise contempler la mer de glace. En face du Montanvert, sur une des bases de l’aiguille de Buchard, est la fameuse proéminence qu’on appelle le Chapeau, d’où l’on voit pleinement les aiguilles du Dru, des Charmoz, des Greppons, de Blaitière, la chaîne des Aiguilles rouges, le mont Joly et le mont Maudit.
Du Montanvert, on peut aussi arriver en quatre ou cinq heures de temps au Jardin, ou, pour me servir d’une expression populaire savoisienne et franc-comtoise, au Courtil. Le Jardin est un roc aplati, d’une forme à peu près circulaire, situé comme une île au milieu des glaces et des neiges du Talèlre. Il est revêtu d’une couche de terre où, en été, reverdit un gazon parsemé de quelques jolies fleurs des Alpes.
Ceux qui recherchent surtout les larges points de vue monte-