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CHAPITRE TROISIÈME

ront à la croix de Flégère ou à la cime du Brévent. C’est de la Flégère qu’on distingue le mieux dans toute son étendue la mer de glace; c’est du Brévent qu’on voit dans toutes ses splendeurs le mont Blanc.

Et le mont Blanc, c’est le roi de cette région titanique, la merveille des Alpes, l’ idolâtrie de la Savoie et de la Suisse. Sa souveraine grandeur se manifeste jusqu'au sein de la France. De Dijon, et même de Langres, par un ciel clair, on peut entrevoir comme un nuage argenté sa tête blanche à l’horizon bleuâtre. Du haut du Jura, on le distingue souvent très-nettement, et à Genève ce point de vue est l’objet d’une perpétuelle observation.

J’ai passé, il y a une quinzaine d’années, une semaine dans une maison de campagne, sur un des coteaux de la rive septentrionale du Léman. Dès le matin, la grande question dans cette aimable retraite était de savoir si nous verrions le mont Blanc. Mon hôte observait attentivement l’état de l’atmosphère, et quelquefois secouait la tête d’un air triste, et quelquefois aussi m’apportait tout joyeux sa lunette, et me disait : «Regardez, regardez, le voilà qui reluit aux rayons du soleil. » Le soir, quand nous étions assis sous les rameaux des châtaigniers, autour de la table rustique sur laquelle une gracieuse jeune fille préparait la théière, nous avions

encore le même innocent désir, nous cherchions à distinguer au delà du Salève et du Môle la ligne empourprée du mont Blanc.

C’était en un temps de paix et de douce quiétude qui s’est écroulée dans le mouvement d’une folle effervescence, comme une honnête fortune d’un hameau helvétique sous l’irruption d’une avalanche. On ne songeait guère alors à la tourmente révolutionnaire qui a bouleversé l’Europe, ni au vertige actuel de 1 1talie, ni à M. de Cavour, ni à Garibaldi.

Si quelques nuées s’élevaient alors parfois dans les sphères du monde politique, elles ne semblaient point de nature a présager une effroyable tempête, et, plus d’une fois, on les avait vues se dissoudre et se disperser comme celles qui, en une matinée

brumeuse, nous voilaient quelques instants la face du mont Blanc.

C’était un heureux temps, dont nous n’avons point su, quand il nous appartenait, apprécier tous les bienfaits. Peut-être aussi ceux qui, comme moi, le regrettent, étaient-ils plus heureux parce qu’ils étaient plus jeunes. Notre prnnavera s’en va, et nous nous écrions en vain avec le poète :

O temps, suspends ton vol! et vous, heures propices,

Suspendez votre cours.

Les années se succèdent, et l’une après l’autre jettent sur les cimes des Alpes une nouvelle couche de neige, et dans le cœur de l’homme une nouvelle expérience plus froide que la neige, expérience du mensonge, des vils calculs, des indignes ambitions, des honteuses lâchetés, de l’oubli des plus saintes promesses, et de la violation des plus graves serments ; temps d’hiver de la vie, quel

soleil le régénérera?

Mais comment oser nous plaindre des changements qui s’opèrent en nous, quand tout change sans cesse dans la nature, quand les choses en apparence les plus immuables sont soumises à de continuelles modifications, quand l’Océan se retire devant des terres qu’il couvrait autrefois de ses vagues, quand le mont Blanc lui-même doit s’écrouler, comme s'il n’était qu’un simple trône monarchique! Oui, les naturalistes le disent : partout la région des Alpes présente des traces anciennes ou nouvelles de décadence, l’action du temps est incessante, quoique mystérieuse et immuable, elle mine et ébranle peu à peu les fondements des plus hautes montagnes. Un temps viendra où ces montagnes, revêtues d’un perpétuel manteau de neige, s’écrouleront et se transformeront en verdoyantes collines. Mais jusqu’à ce que cette métamorphose s’accomplisse, bien des générations de voyageurs passeront encore émerveillées au pied du mont Blanc.

Les Génevois, comme je l’ai dit, sont fort occupés de ce géant

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