CHAPITRE TROISIÈME
des Alpes. Les vinsse réjouissent de le voir et de l’admirer; d’autres lui vouent un culte moins platonique. Ils l’inscrivent au nombre de leurs éléments de fortune. En cet âge d’universels calculs, les plus grandes, les plus magnifiques œuvres de la création deviennent elles-mêmes autant d’objets de calculs. Les Américains exploitent le Niagara. Les Suisses exploitent leurs montagnes, leurs cascades, leurs glaciers. 11 y a tel honnête marchand de Genève qui marie sa tille avec ce qu’il a gagné à vendre des descriptions, des panoramas, des images du mont Blanc, et tel hôtelier qui, en se retirant tranquillement des affaires, doit une bonne partie de ses bénéfices au voisinage du mont Blanc.
Il était réservé à un Génevois d’explorer le premier la cime de cette montagne si justement aimée de ses concitoyens.
Dès ses premières excursions à Chamouni, M. de Saussure conçut la pensée de gravir au haut de cette cime aérienne qui, dans cette vallée, tixait tous les regards; qui, par un singulier effet d’optique, se montre si rapproché des paisibles villages vers lesquels s’épandeut ses glaciers, qu’il semble qu’on n’ait qu’à faire quelques centaines de pas pour monter sur ses flancs. Le courageux, le persévérant naturaliste fut poursuivi, obsédé, et pour ainsi dire ensorcelé par cette idée pendant plus de vingt-cinq ans.
En 1 700, il fit publier dans toutes les paroisses de la vallée qu’il donnerait une récompense assez considérable à ceux qui trouveraient un sentier praticable pour atteindre à la sommité de la magique montagne. 11 promettait même de payer les journées de ceux qui feraient des essais infructueux. Bien des tentatives furent faites à diverses reprises. Pas une ne réussit.
En 1775, quatre guides gravirent la crête escarpée qui s’élève parallèlement au glacier des Bossons. De là, ils voyaient se dérouler une nappe de neige qui leur apparaissait comme un beau, grand chemin. Ils avaient surmonté les plus difficiles obstacles, et le ciel était clair, et tout semblait favoriser leur audace. Mais la réverbération du soleil sur la neige et la stagnation de 1 air leur
firent éprouver une chaleur si suffocante et leur causèrent un (cl dégoût pour les aliments dont ils s’étaient approvisionnés, qu’ils s’en revinrent accablés de lassitude et d’inanition et tombèrent malades dans leur demeure.
Quelques années après, trois autres guides entreprirent le même trajet, subirent le même malaise, et, de plus, n’échappèrent que par un violent effort à un mortel besoin de sommeil par la raréfaction de l’air. L’un d’eux disait sérieusement que, s’il devait recommencer ce voyage, il n’emporterait avec lui qu’un parasol et un flacon de vinaigre.
A son tour, M. de Saussure essaya de poser le pied sur le front de cette montagne (pii semblait se railler de ses désirs et de la force des hommes les plus vigoureux. Il avait appris que deux chasseurs de chamois s’étaient élevés par des arêtes de rochers jusqu’à une hauteurd’où ils touchaient presque à la dernière crête du mont Blanc. Le 1 2 septembre 1785, il partit avec son ami, M. Bourrit, non moins passionné que lui pour cette expédition. 11 s’était fait préparer d’avance, par les guides de Chamouni, une cabane en pierres sèches près de la base de l’aiguille du Goûté. Après cinq heures de marche, il arriva heureusement à ce gîte salutaire et y passa la nuit. 11 était là à huit mille cinq cents pieds au-dessus du niveau de la mer, et contemplait un tableau qu’il a décrit avec un sentiment poétique : « La vapeur du soir, dit-il, qui, comme une gaze légère, tempérait l’éclat du soleil et cachait à demi l’élendue que nous avions sous nos pieds, formait une ceinture de pourpre qui embrassait toute la partie occidentale de l’horizon, tandis qu’au levant les neiges des bases du mont Blanc, colorées par cette lumière, présentaient le plus grand et le plus singulier spectacle. A mesure que la vapeur descendait en se condensant, cette ceinture devenait plus étroite et plus colorée; elle parut enfin d’un rouge de sang, et, dans le même instant, de petits nuages qui s’élevaient au-dessus de ce cordon lançaient une lumière d’une si grande vivacité, qu’ils semblaient des astres ou des