CHAPITRE TROISIÈME
météores embrasés. Plus tard, dans la nuit, le ciel était parfaitement pur et sans nuages; la vapeur ne se voyait plus que dans le fond des vallées ; les étoiles brillantes, mais dépouillées de (oute espèce de scintillation, répandaient sur les montagnes une lueur extrêmement faible et pâle, mais qui suffisait pourtant à faire distinguer les masses et les distances. Le repos et le silence qui régnaient dans cette vaste étendue, agrandie encore par l’imagination, m'inspiraient une sorte de terreur. Il me semblait que j’avais survécu seul à l’univers et que je voyais son cadavre étendu sous mes pieds. »
Le lendemain, à six heures du matin, il se remit en marche, traversa une rude arête de rochers, puis un banc de glace, puis un autre, puis arriva à une pointe rapide couverte d’un amas de neige molle. Un des guides les plus résolus, après avoir exploré ce passage, le déclara infranchissable. Cette fois encore, le mont Blanc obligeait à la retraite les chétifs mortels qui avaient eu l’orgueilleux espoir de l’envahir.
L’année suivante pourtant il était vaincu, non point par une nombreuse et puissante caravane, mais par deux simples habitants de Chamouni : le guide Jacques Balmat et le docteur Paccard. Tous deux franchirent ses bastions, ses remparts, ses crevasses perfides, ses abîmes terribles, et enfin atteignirent sa
cime.
Ce fut pour M. de Saussure un heureux jour que celui où il apprit cet événement. Le problème qui l’occupait depuis si longtemps était résolu; la sommité du mont Blanc n’était point inaccessible. Il pouvait y arriver en suivant la voie découverte par Jacques Balmat. Le Ur août 1787, il partit avec ce hardi Balmat et dix-sept guides portant ses instruments de physique. Le surlendemain, ses vœux étaient réalisés; sa lente s’élevait sur la crête virginale de notre Himalaya européen.
Il a fait lui-même le récit de cette ascension; il a dit avec une noble et touchante simplicité les fatigues, les souffrances qu il
avait endurées pour l'accomplir, les difficultés qui l'arrêtaient à chaque pas, les périls de toute sorte qu’il devait braver, et il raconte naïvement la première émotion qui le saisit lorsqu’il arriva enfin au terme de son douloureux trajet.
« Je n’éprouvai point, dit-il , le plaisir qu’on pourrait imaginer. Mon sentiment le plus vif, le plus doux fut de voir cesser les inquiétudes dont j’avais été l’objet ; car la longueur de cette lutte, le souvenir et la sensation même encore poignante des peines que m’avaient coûtées cette victoire me donnaient une espèce d’irritation. Au moment où j’eus atteint le point le plus élevé de la neige qui couronne cette cime, je la foulai aux pieds avec une sorte de colère. »
Un instant après il admirait l’immense panorama (pii se déroulait autour de lui; d’un coté les vallées et les lacs de la Suisse, les Alpes bernoises, de l’autre la ligne du Jura jusqu’à Râle ; au sud, la Savoie et l’Italie jusque sur les rives de la Méditerranée; à ses pieds les aiguilles du Midi, de l’Argentière, du Géant, les maréchaux du souverain mont Blanc, qui, à une certaine distance, paraissaient presque aussi élevés que lui; sur sa tète, un ciel d’un bleu foncé, où, par l’effet de la pureté et de la tempérance de l’air, il voyait les étoiles en plein jour.
Mais il eut le regret de ne pouvoir faire les observations scientifiques qu’il avait projetées. Tandis qu’il gravissait la dernière pente de la montagne, la raréfaction de l’air l’obligeait à s’arrêter a tous les quinze ou seize pas pour reprendre haleine. Sur le plateau où les guides venaient de déposer ses instruments, le même phénomène lui causait le même malaise. « A chaque instant, dit-il, j’étais obligé d’interrompre mon travail pour ne m’occuper que du soin de respirer. Si l’on considère que le baromètre n’était là qu’à seize pouces et une ligne, et qu’ainsi l’air n’avait guère plus de la moitié de sa densité ordinaire, on comprendra qu’il fallait suppléer à la densité par la fréquence des inspirations. Or, cette fréquence accélérait le mouvement du sang, d’autant plus que les
CHAI' mili TH 01 SI KM c.
artères n étaient plus contre-balancées au dehors par une pression égale à celle qu’elles éprouvent d’ordinaire; aussi avions-nous tous la fièvre. »
11 eut cependant la force de continuer sa tâche pendant quatre heures et demie, puis enfin il redescendit les pentes rapides qu’il avait si péniblement gravies, côtoyant les mêmes précipices, traversant de profondes crevasses sur des ponts de neige de quelques pouces d’épaisseur, et passant près d’énormes amas de neige que le moindre bruit, le son même d’une voix sufiit pour ébranler. Le lendemain il arrivait à Chamouni, où sa femme, ses enfants, qui l’avaient vu partir avec angoisse, l’embrassaient avec bonheur.
Le 5 août, M. de Saussure était parvenu au sommet du mont Blanc; le 9, un colonel anglais marchait déjà sur ses traces, et depuis cette époque soixante-dix Anglais, douze Français, plusieurs Suisses, un Suédois et quelques Américains ont accompli le même trajet.
Deux femmes même ont fait cette effrayante ascension; une
jeune Savoisienne, mademoiselle Maria Paradis, et une Française, mademoiselle d’Angeville. C’est un Français aussi, M. le comte Fernand de Bouille, qui, en 18o(i, est parvenu à monter jusqu’à la pointe de l’aiguille du Midi, au grand étonnement des guides et des autres habitants de Chamouni, qui jugeaient celte entreprise absolument impossible.
11 y a dans l’aspect des montagnes une espèce d’enchantement.
Elles étonnent par leur élévation les regards vulgaires, elles exaltent l’imagination du poète; elles offrent à l’artiste les paysages les plus pittoresques, les scènes les plus variées et les plus grandioses; elles occupent l’attention du savant par leurs différents phénomènes. Le botaniste y étudie divers genres de végétation; le physicien y observe de singuliers effets de lumière et de température; le géologue, en sondant leurs remparts, cherche à v découvrir le mvstère des successives révolutions du globe. Elles sont les pyramides d’une époque lointaine, et chacune de leurs
couches de rocs ou de neige est connue l’hiéroglyphe de quelques siècles dans la formation des mondes terrestres.
Partout, à toutes les époques, les montagnes ont été l’objet d’une sorte de culte. Dans toutes les régions, elles ont été consacrées par une tradition religieuse ou une gloire historique. Les Indiens disent que le mont Mérou est le centre de la terre, et qu’à sa cime resplendit le paradis de Siva. Les Zingalais disent que le premier homme banni de l’Éden séjourna sur une montagne de leur île, et appellent cette montagne le Pic Adam.
Les dieux des Grecs habitaient les sommités de l’Olympe. Apollon chante sur le Parnasse; Vulcain allume ses forges dans l’Etna; Orphée charme les animaux sauvages sur le Pangée; le vautour ronge le foie de Prométhée sur le Caucase.
Pour ceux qui ont reçu la sainte lumière de l’Evangile, quelles pieuses 'pensées les noms de quelques montagnes n’éveillent-ils pas dans leur cœur. C’est sur l’Ararat que l’arche de Aoé s’est arrêtée. C’est sur le Sinaï que Dieu dicte ses lois à Moïse; c’est du haut du Nébo que le législateur des Israélites regarde la terre promise; c’est sur la montagne de la Quarantaine que le Christ accomplit son jeune; c’est sur une autre montagne de Judée qu’il prononce son divin sermon :
Beati qui jugent.
C’est sur le îhabor qu’il se transfigure aux yeux de ses disciples; c’est sur le mont des Oliviers qu’il souffre son agonie; c’est sur le Calvaire qu’il achève sa mission de Rédempteur.
« La faiblesse de l’homme, a dit un écrivain, et l’omnipotence de Dieu; la petitesse de l’homme et l’éternité de Dieu; l’état éphémère de l'homme et l’immuabilité de Dieu, tel est le sentiment que nous éprouvons à la vue de l’Océan et des montagnes. Mais, à l’aspect de l’Océan, nous ne pouvons nous défendre d’une impression de terreur; nous savons son pouvoir, nous pensons aux myriades d’êtres qu’il a engloutis; son calme nous trompe; sa beauté