CHANTRE TROISIÈME
nous trahit; tandis qu’au contraire, lorsque nous regardons les montagnes, l’idée de notre néant se perd dans la conception de la grandeur de Dieu. Nous contemplons avec une humble dévotion leur paisible et sereine majesté; notre âme aspire à se rapprocher de celui dont la main a posé leurs fondements et dont la gloire éclate à leurs sommets. »
11 me semble qu’il 11e mérite pourtant pas qu’011 proclame son nom dans les journaux et qu’on loue son courage, celui qui, pour une idée de vanité, entreprend une ascension comme celle du mont Blanc. Il ne peut la faire seul, et il expose à de mortels dangers les braves gens qui pour un modique salaire l’accompagnent. O11 se souvient encore à Ghamouni de l’excursion du docteur Hamel, dans laquelle trois guides restèrent ensevelis sous une avalanche. D’autres ont eu aussi un triste résultat, et il n’en est pas une à la suite de laquelle quelque guide n’ait la peau du visage brûlée, les lèvres gonflées, les yeux enflammés par l’effet de la réverbération du soleil sur la neige, trop heureux si en même temps il n’a pas les mains et les pieds gelés.
E11 face du mont Blanc, des pics qui l’entourent, des glaciers qui en découlent, on 11e s’occupe guère du village de Ghamouni. Pour la plupart des voyageurs, ce n’est qu’un gite; le village est pourtant intéressant par sa situation et par le caractère de ses habitants. 11 est bâti dans la partie la plus évasée de la vallée, près du confluent de l’Arveyron etdel’Arve, à trois mille six cents pieds environ au-dessus du niveau de la 111er. A une telle latitude, sur un sol refroidi d’ailleurs par les masses de neige et de glaces qui l’entourent, 011 11e peut s’attendre à retrouver l’ordre régulier des quatre saisons. Il faut renoncer là aux riantes images du printemps et aux douces mélancolies de l’automne. Les gens de Chaniouni n’ont que deux saisons : l’hiver et l’été; un long et sombre hiver; un été rapide mais très-animé.
Au mois d’avril, les hôteliers qui, pendant les mois infructueux se retirent ordinairement à Genève, reviennent avec une cohorte
VOYAGE K N SUlSSb.
de domestiques, une cargaison de meubles eide tentures, ouvrent leur maison, décorent la salle à manger, réparent les lourneaux, remplissent le cellier. Les boutiquiers déballent leurs nouvelles marchandises, les cafetiers rangent avec habileté leurs flacons de liqueurs derrière leurs vitraux. En même temps, selliers et forgerons sont très- occupés. Dans chaque habitation tout est en mouvement; tout le village, longtemps enseveli sous son linceul de neige, s’éveille comme la marmotte des montagnes dans sa lanière solitaire.
Bientôt le fouet du postillon résonne sur la grande route, et le premier voyageur qui traverse la plaine de Chamouni est comme la première hirondelle dont on annonce chaque année cérémonieusement l’apparition au roi de Suède. 11 est fêté et choyé. Bientôt arrivent les savants avec leurs instruments de physique et d’astronomie, les jolies ladies avec leur galante escorte, les touristes et les curieux de différents pays. Alors les guides reprennent leurs bâtons ferrés, et les mules paradent à la porte des hôtels.
Un grand nombre des hommes les plus robustes du village sont enrôlés dans la compagnie des guides, et tout l’été partent à tour de rôle, qui d’un côté, qui de l’autre, pour une périlleuse entreprise, ou pour une facile promenade, selon l’humeur et la fantaisie de ceux qui réclament leurs services. Les autres conduisent les bestiaux dans les pâturages des montagnes, ou cultivent la terre autant qu’elle peut être cultivée. Ici, comme dans les régions septentrionales, il faut que toutes les graines confiées aux sillons écloses, mûrissent et soient moissonnées dans l’espace de
sept ou huit semaines. Point d’arbres fruitiers et point de froment . Le meilleur terrain des collines et de la vallée ne produit que de l’orge, de l’avoine, des pommes de terre. Mais on y récolte aussi un lin excellent, et des fleurs aromatiques qui naissent spontanément sur ce sol montagneux les abeilles extraient un miel d’une saveur exquise.