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CHAPITRE TROISIÈME

Quelquefois la neige qui recouvre les champs est si tenace, que, pour aidera la trop lente action du soleil, les paysans emploient un procédé artificiel . Us activent la fonte de cette neige en jetant a sa surface de la terre noire. C’est un moyen qui est en usage dans plusieurs cantons de la Suisse. On sait que certaines couleurs absorbent plus que d’autres la chaleur. Au siècle dernier, Franklin en faisait publiquement l’expérience en Amérique. Sur une plaine de neige tout entière exposée au soleil, il plaça des bandes d’étoffe noires, bleues, brunes, blanches. Sous la bande noire, la neige fondit rapidement; ensuite sous la bande bleue, puis sous la brune, tandis que sous la blanche on remarquait à peine une légère dissolution.

I ont l’été, ainsi, les hommes sont à l’œuvre, et les femmes aussi travaillent activement; tantôt dans la cabane, où elles portent le lait de leurs vaches pour le convertir en beurre ou en fromage; tantôt sur les crêtes de rocs, où elles vont faucher les touffes d herbes; tantôt dans les enclos, où elles sarclent les pommes de terre. Partout elle subsiste, partout elle doit s’accomplir, la sévère sentence infligée a la race d’Adam : «Tu gagneras ton pain à la sueur de ton front. » Et ceux qui semblent échapper aux fatigues du travail manuel n’ont-ils pas les sueurs de l’esprit, les lassitudes de la pensée, plus pénibles souvent que les fatigues du corps; et ceux qui se plongent- dans une molle oisiveté, ne sont-ils pas punis de leur infraction à la loi divine par l’ennui, par la satiété de toutes choses, par les caprices bizarres, par les vagues et tumultueux soucis?

Mais voilà que le rapide été du village alpestre est fini. Dès le mois d’octobre, le ciel est sombre, le vent froid. Toute la nomade légion s’enfuit comme une volée d’oiseaux de passage. Les flambeaux des hôtels s’éteignent; les magasins se ferment; le bruit,

I animation, les curiosités, les divers incidents de chaque jour, ne se reproduiront plus avant un nouvel an. Les habitants de Chamouni restent seuls dans leur sombre vallon, séparés du reste du

monde, enfermés et bloqués de tous côtés par les neiges, seuls dans leur long hiver, où ils n’entendront que le mugissement des vents et le tonnerre des avalanches. Mais le monde luxueux qui chaque été promène au sein de leur vallée son luxe et ses fantaisies n’a point encore altéré la simplicité de leur honnête caractère, et le voisinage d’un pays protestant n’a point porté atteinte à leur catholicisme.

Je demandais à l’un d’eux ce qu’il éprouvait en voyant cette foule de riches étrangers qui, pendant deux ou trois mois, font tant de bruit dans le village.

«Nous les regardons, me répondit-il naïvement, comme des gens d’une autre nature que la nôtre, et nous ne pensons pas à imiter leurs habitudes. »

Je demandais à un guide s’il n’était pas effrayé quand il devait faire l’ascension du mont Blanc, la traversée du col du Géant, ou de quelque autre passage périlleux.

« Avant de partir, me dit-il, nous allons nous confesser. Nos femmes et nos enfants prient pendant notre absence; et à notre retour', nous faisons dire une messe. »

Grâce à ce sentiment religieux, ils poursuiventavec confiance leur pénible labeur et entreprennent avec fermeté leurs aventureuses expéditions. Grâce aux modestes habitudes de leur vie domestique, ils se contentent de leur chétive fortune, et se réjouissent d’un humble gain. Ils ont peu de ressources, mais aussi peu de besoins. N’est-ce pas là le plus sûr, le meilleur des trésors dans les mobiles trésors de ce monde?

Dans les longues soirées d’hiver, ils se réunissent les uns chez les autres, et s’asseyent en cercle autour de la cheminée. Les hommes font divers ouvrages en bois; les femmes tei lient le lin ouïe chanvre, et, en travaillant ainsi, on cause amicalement ou l’on narre des histoires. Les guides disent quels difficiles trajets ils ont faits; les jeunes gens qui ont été chercher à la cime des rocs escarpés des morceaux de cristal, les chasseurs qui ont pour-

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suivi au bord des abimes les chamois, disent les diverses péripéties de leurs audacieuses entreprises; puis une vieille femme prend la parole et raconte une pieuse légende, ou une terrible histoire de revenants.

À la lin de la soirée, la maîtresse de maison apporte sur la table une cruche d’eau et un plat de pommes de terre bouillies. C’est la collation qu’elle doit offrir à ses hôtes, le frugal souper que ses voisins lui présenteront, à leur tour, dans d’autres veillées.

ha cloche de l’église sonne le couvre-feu. hes bonnes gens s’étonnent que le temps ait passé si vite, et se séparent en se disant : A demain! À demain ! cette douce parole de confiance et d’affection. Chacun reprend le chemin de son logis. Mais peut-être qu’à cette dernière heure delà journée, en dépit du vent et de la neige, un jeune homme ralentit le pas pour répéter à une belle jeune fille une tendre promesse qui bientôt sera consacrée par le curé de la paroisse.

Dans ce même temps, les beaux messieurs et les belles dames qui ont employé les loisirs de leur été à visiter la vallée de Chamouni sont rentrés dans leurs demeures, à Londres, à Paris, à Berlin, et en ces mêmes soirs d’hiver sont invités à un bal ou à un raout. Les hommes, qui aimeraient mieux s’en aller fumer un cigare au club, gémissent de ce qu’ils appellent leurs fastidieuses obligations; les femmes sont mécontentes de leur toilette. O11 part pourtant, 011 court dans trois ou quatre salons, et l’on revient après avoir jeté çà et là quelques compliments et reçu d’un air poliment attentif quelque nouvelle publiée le matin dans tous les journaux.

De ces pompeuses veillées des grandes villes, et des rustiques veillées de Chamouni, quelles sont les plus heureuses? Bien entendu, ce sont celles des grandes villes. Ne m’accuserait-on pas d’abuser du paradoxe, si j’osais seulement émettre 1111 doute à cet égard 9

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