CHAPITRE QUATRIÈME
ses membres se son! signalés en de périlleuses circonstances par
leur courage et leur intelligence ; tous se montrent fort zélés dans l’accomplissement de leur tâche, et je ne sache pas qu’un senl d’entre eux se soit rendu coupable d’une faute grave.
Un jeune guide nouvellement enrôlé dans la compagnie m’a été assigné par son chef pour me conduire à Martigny. Si jeune qu’il soit, il a déjà accompli plus d’une tâche difficile. L’an dernier, il venait de se marier, quand il fut désigné pour faire, avec un Anglais, l’ascension du mont Blanc, l’une des plus périlleuses. Sa femme pleurait et se lamentait, « et moi, me dit-il, j’avais le cœur tout troublé de la voir si triste. Mais que faire? — 11 fallait pourtant bien montrer que je n’étais pas entré dans la corporation des guides pour le plaisir seulement de conduire quelques timides voyageurs à la source de l’Arveyron, ou sur la pente du Brévent. Puis j’avais fait de grosses, dépenses pour mon ménage. J’avais même contracté une dette qui m’inquiétait, et justement avec le prix de la course au col du Géant, je pouvais l’acquitter. Les pauvres gens, monsieur, sont souvent bien embarrassés, et obligés de calculer strictement tout ce qu’ils peuvent gagner par leur travail. Enfin, j’ai persisté dans ma résolution, et j’en ai été bien récompensé. L’Anglais, que j’avais eu le bonheur d’arrêter sur la pente d’un précipice, ne s’est pas contenté d’ajouter une gratification à ce qu’il me devait d’après le tarif; il a voulu que j’achetasse une vache, et il l’a payée en beaux louis d’or. Ma femme m’a avoué depuis que, le jour de mon départ, elle avait prié et fait brûler un cierge devant l’image de saint François, mon patron, et elle ne doute pas que nous ne devions à Y intercession de ce grand saint mon heureux voyage. »
Ainsi parle l’honnête François, tandis que nous cheminons solitairement l’un à côté de l’autre dans la vallée de Chamouni, et je l’écoute avec intérêt.
Il n’y a pas, a dit un ancien philosophe, un plus beau spectacle que celui de l’homme supportant dignement l’adversité. Je pense
qu’il en est un autre plus commun et assez touchant, c’est celui d’un brave homme placidement soumis à son humble condition et accomplissant de jour en jour avec courage et patience tous les devoirs qu’elle lui impose.
Deux routes rejoignent Chamouni à Martigny; l’une par le col de Balme, l’autre par la Tête-Noire. La première offre au voyageur un magnifique aspect du mont Blanc; la seconde une longue variété de points de vue. C’est celle-ci que j’ai choisie. La plupart des étrangers prennent des mules pour faire ce trajet. J’ai même vu une indolente Allemande qui n’a voulu l’entreprendre que dans une chaise à porteurs. Elle était grosse et lourde, la bonne dame, et les vigoureux montagnards qui la portaient à la cime du Forclaz s’affaissaient sous le poids de leur palanquin. Mais François, après avoir jeté un regard sur ma valise, m’a dit qu’il s’en chargerait volontiers, et que nous pourrions très-bien cheminer à pied. J’ai accepté avec plaisir sa proposition, car la mule, voire même la noble mule d’Espagne empanachée et fringante, m’est souverainement désagréable. J’ai voyagé avec les agiles poneys de l’Islande et les fougueux chevaux des Pampas, avec les chameaux de Syrie, les alertes petits ânes d’Égypte et les rennes delà Laponie; je n’ai pas voyagé comme les princes de l’Inde avec des éléphants, ni comme Bacchus avec un char traîné par des lions, ni sur le dos d’une panthère, comme l’Ariane de Dannecker; mais de tous les animaux dont je me suis servi, je n’en connais pas un plus quinteux, plus difficile à manier, plus agaçant que la mule. Entêté comme une mule! L’expression est proverbiale.
Nous sommes donc partis gaiement, François et moi, lui avec ma valise sur son dos, moi avec ma canne, et nous nous en allons par une belle route jusqu’à Argentière, où nous faisons une halte pour voir le glacier qui descend vers ce village, un des plus remarquables glaciers de la vallée, par son étendue et par l’amphithéâtre de rochers qui l’entoure.
A Argentière s’arrête le large chemin que l’on peut aisément