CHAPITRE QUATRIÈME. m
roisso. I,o long do la route, il me dit l’humble vie solitaire à laquelle il est astreint dans son étroit vallon. Huit longs mois d’hiver; tous les sentiers obstrués par les neiges; toutes les communications avec les villages voisins à peu près interdites; puis les jours d’orage pendant lesquels il est quelquefois appelé à se rendre près d’un malade dans un chalet de la montagne, puis la fureur des avalanches qui de temps a autre glacent d’effroi les habitants de son village, et les cloches balancées par le vent de la tempête qui semblent sonner d’elles-mêmes le tocsin pour avertir les paysans du danger dont ils sont menacés. L’été même, ce prêtre, qui a passé une partie de sa jeunesse dans des villes, qui a fait ses études au séminaire d’Annecy, est encore bien isolé. C’est par l’entremise des muletiers qu’il correspond avec Martigny et Chamouni; c’est par leurs complaisances qu’il se procure la plupart des choses dont il a besoin. Son vin même, ce précieux vin qu’il désirait tant me faire goûter, lui arrive de Chambéry à dos de mulet.
« Mais je n’ai autour de moi que des braves gens, ajoutait-il, avec un doux sourire, après m’avoir fait ce triste tableau, des gens paisibles, laborieux et pieux. Quand ma maison a été démolie par un terrible ouragan, ils ont voulu eux-mêmes la reconstruire. Les hommes en ont taillé la charpente, les femmes charriaient le plâtre et les pierres. En quelques mois, sans le secours d’aucun architecte, sans la moindre subvention du gouvernement, tout a été maçonné, rebâti, et toutes ces familles de paysans rentraient plus gaiement sous leur toit après m’avoir vu installé sous celui qu’elles m’avaient donné. Ah! monsieur, que Dieu est bon et, riche! Il a des trésors de grâces dont personne ne peut sonder les profondeurs; pour les affligés, des consolations souvent inattendues; pour les pauvres, une foule de petits joies, et pour l’homme de bonne volonté, la paix de la conscience, le meilleur des biens. »
En parlant ainsi, le curé de Valorsine me conduisait le long de
sa vallée, jusqu’à un pont grossièrement bâti sur une impétueuse rivière. « Voici, me dit-il, la limite de ma paroisse, et de plus la limite de ma province savoisienne. De l’autre côté de ce pont est la frontière du Valais. Je viens souvent me promener jusqu’ici, je m’arrête en face de l’imposant tableau que vous voyez à présent devant vous, puis je m’en retourne, en murmurant quelques versets des psaumes, car je ne connais que la poésie biblique pour célébrer dignement la grandeur de Dieu. »
C’était, en effet, un étrange et saisissant spectacle que celui qui s’offrait alors à nos yeux. Une étroite allée resserrée entre deux chaînes de montagnes. Çà et là quelques rustiques habitations, des hangars en bois posés sur des troncs d’arbres à trois pieds audessus du sol pour préserver les denrées de l’invasion des souris; quelques chétifs jardins où l’on ne cultive que des choux et des pommes de terre; au milieu de la vallée, la rivière sombre que l’on appelle à juste titre l’Eau-Noire, et le torrent fangeux qui vient se joindre à cette rivière. Sur les montagnes, de grands espaces dénudés entre de verts pâturages, des ravins creusés par la fonte des glaces à la surface des rocs, comme des rides tracées sur le visage de l’homme par les années ou les douleurs; des chalets abrités par une forêt de sapins contre les éboulements de neige; des cascades bruyantes, entre autres celle de la Barberine qui tombe à larges flots d’une hauteur de trois cents pieds; des contrastes singuliers d’aridité et de végétation , d’ombre et de lumière, un étonnant assemblage de scènes agrestes et de scènes sauvages.
« Adieu, me dit le prêtre, quand nous eûmes quelques instants contemplé l’un à côté de l’autre ce spectacle; il faut que je retourne à mon presbytère. Pensez quelquefois au pauvre petit pays de Valorsine, et si vous y revenez et que je sois encore de ce monde, pensez que cette fois nous nous reverrons comme de vieilles connaissances, et que vous serez obligé de dîner avec
moi. »