‹ Voyage en SuisseChapitre 47 sur 200 · CHAPITRE QUATRIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE QUATRIEME

A ces mots, il m’a tendu la main que j’ai serrée avec empressement.

Le shakehand des Anglais est devenu pour nous un usage habituel. Nous tendons journellement la main à des gens qui nous sont indifférents, et nous n’en éprouvons naturellement aucune émotion. Mais la main d’une femme aimée fait tressaillir les libres de notre cœur, et le serrement de main d’un brave homme nous honore et nous réconforte.

Au delà du pont de la Barberine, on gravit une montagne sur la pente de laquelle on ne cheminait autrefois que très-difficilement et non sans danger. Un des escarpements de cette montagne garde encore le nom de Map a s (mauvais pas) . Les Yalaisans y ont fait une nouvelle route qui n’est pas large, qui sur plusieurs points est très-roide, mais qui du moins offre au voyageur une assez grande sécurité. En certains endroits ils ont fait des terrassements considérables; dans d’autres, de longues tranchées, et dans une masse de rocs colossale ils ont creusé un tunnel semblable à la porte taillée de Besançon, ouverte par Jules César, agrandie par Louis XIV. De l’autre côté de ce passage souterrain, la route serpente au bord d’un précipice dont on ne peut, sans une impression d’effroi, mesurer du regard la profondeur.

Mais à quelques centaines de pas de ce lieu sinistre, où plus d’un pauvre muletier a péri, voilà que tout à coup, au détour d’une sombre roche, on aperçoit une maison coquettement bâtie, qui, par sa riante façade, semble inviter les passants à venir sous son toit oublier toute crainte et se reposer de leurs fatigues. C’est l’auberge de la Tête-Noire, une excellente auberge très-fréquentée pendant trois mois de l’année.

J’en ai bien vu des auberges, depuis le jour où, m’abandonnant à la passion des voyages, j’ai quitté mon doux nid de Franche- Comté, mais je ne me rappelle pas en avoir vu jamais une qui m’ait aussi vivement séduit que celle-ci par sa bonne physionomie, et aussi vivement frappé par sa situation. Qu’on se figure

sur une cime escarpée un plateau arrondi, nul village près de la, nuis hameaux, pas même un solitaire chalet, et de toute part l’aspect d’une nature grandiose, orageuse, tourmentée; des bois de sapins brisés par la tempête, des blocs de rocher détachés de leur hase, entraînés par les avalanches; au bas de ce plateau, une déclivité perpendiculaire, une rivière mugissante au fond d’un sinistre ravin, et de l’autre côté de cette rivière une autre montagne également dévastée par le désastre des hivers, sillonnée par les torrents. Partout l’image du désert, non point l’uniforme désert de longues plaines de sable de l’Égypte ou des mornes Pampas de l’Amérique du Sud, mais des pics aigus, des cimes dentelées, des forêts abandonnées à la libre action de la nature, comme les forêts vierges, et au sein de ce désert la fraîche, la gentille maisonnette avec ses fenêtres illuminées par le soleil, et ses vertes persiennes et ses murailles blanches.

En m’arrêtant là une ou deux heures, il m’était aisé d’arriver le soir même à Martigny. Mais une halte si courte ne pouvait me suffire en un tel lieu. J’ai dit à François que nous 11e partirions que le lendemain, et François m’a paru très-satisfait de cette décision. Il y gagnait une journée de plus, le pauvre garçon, et il devait être fatigué de porter ma valise. J’ai commandé mon dîner, et dans une jolie petite salle où une boiserie de sapin exhalait une agréable odeur de résine, 011 m’a servi des truites comme on n’en voit jamais dans nos tristes marchés de Paris, une gélinotte qui eût inspiré plusieurs nouveaux axiomes à Bnllat-Savarin, et des fraises de montagne devant lesquelles tous nos maraîchers devraient humblement se prosterner. Le sommelier m’a dit que c’étaient des fraises; mais en réalité, je crois que ce sont des gouttes de miel écarlate façonnées par une espèce particulière d'abeilles, avec le suc le plus pur des lleurs aromatiques.

Mon repas lait, j’ai été m’asseoir sur un rocher couvert de

mousse et contempler dans une molle rêverie le vaste spectacle que j’avais devant moi. Les rêveries sont les dociles images des

Page 1