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CHAPITRE QUATRIÈME

divers mouvements de notre esprit, tristes ou gaies, selon que notre imagination les éclaire ou les assombrit, pareilles à des lacs qu’un nuage voile ou qu'un rayon de soleil irradie. En un autre jour, sur le sol dévasté, j’aurais pu me plonger dans de douloureuses réflexions et songer à Manfred, et murmurer quelques-unes de ses misanthropiques invocations. Mais, en ce moment, j’avais le repos du cœur, et tout ce qui m’entourait me paraissait fait exprès pour étonner mes regards et occuper ma pensée. Quelle heureuse soirée j’ai passée là sur mon tapis de mousse, à contempler ces bois, ces montagnes, ces ravins, à les voir se colorer de différentes teintes aux rayons du soleil couchant, puis peu à peu s’effacer dans l’ombre nocturne. Un instant après la lune se levait et éclairait les crêtes échancrées des rocs, qui alors se détachaient comme des silhouettes à l’horizon. Puis les étoiles apparaissaient l’une après l’autre à la surface du ciel et scintillaient dans les flots de la rivière. Et tout reposait en silence. On n’entendait que la cascade chantant son hymne éternel dans la profondeur des bois. En regardant ce calme et solennel tableau, je me rappelais la Moche serena du religieux poète Louis Pons de Léon :

Morada de grandezza,

Templo de claridad y hermosura,

El aima que a tu alteza Naeio, que desventura La tiene eu esta carcel baja oscura '.

Le lendemain, dès l’aube, j’ai quitté le plateau de la Tête-Noire, non sans jeter encore un regard sur la scène qui m’avait charmé la veille. Les lieux qui nous ont agréablement impressionnés sont pour nous comme des amis dont nous nous éloignons à regret, et que nous désirons revoir. Plus généreux que nos amis, ils n’cxi-

1 Séjour de la grandeur, temple de la clarté et de la beauté, l’aine qui est née pour ton élévation, quel malheur la retient dans cette basse obscure prison/

gent rien de nous pour nous faire éprouver une heureuse émotion et nous laisser un doux souvenir.

J’ai demandé à François comment il avait passé sa soirée.

« Très-bien, m’a-t-il répondu. J’ai bu une bouteille de bière avec le sommelier, et il m’a donné une leçon d’arithmétique.

— A merveille, François! Mais il est donc instruit, ce sommelier?

— Je le crois bien, monsieur, il est maître d’école.

— Maître d’école?

— Oui, monsieur, dans un hameau du Valais. Mais il n’a qu’un petit nombre d’élèves qui ne lui donnent qu’un minime salaire, et le quittent à la lin de l’hiver pour aller travailler dans les champs, ou garder les bestiaux dans les pâturages. Alors il rentre à la Tète- Aoire et y passe tout l’été.

— En prenant ainsi des leçons dans vos heures de loisir, est-ce que vous penseriez à devenir maître d’école?

— Je ne sais pas, monsieur, c’est bien difficile. Cependant je lis et j’écris couramment, et je connais déjà les principales règles de l’arithmétique. Mon état de guide 11e m’occupe que pendant trois mois. Peut-être que l’hiver je pourrais aussi gagner quelque chose à instruire des enfants. »

Aces mots, François me regarde d’un air timide, comme pour me demander un encouragement, et certes je n’ai garde de le lui refuser.

Les gens qui sont nés pauvres, et qui 11e trouvent point dans leur pauvreté un officieux patronage, doivent employer de plus d’une façon, pour vivre honnêtement, leur courage et leur intelligence. Combien d’hommes à Paris qui, pour subvenir aux besoins de leur famille, font dans leur journée trois ou quatre métiers !

Tandis que je me laisse aller à cette mélancolique réflexion, nous traversons une forêt de sapins où le soleil répand ses gais rayons, où la mésange et la nonnette gazouillent à qui mieux mieux en sautant de branche en branche, et en buvant des

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perles de rosée. Ces jolis oiseaux n’ont point les tristes soucis de l’homme :

Aux petits des oiseaux Dieu donne la pâture.

Dès qu ils peuvent ouvrir leurs ailes, ils volent selon la mesure de leurs forces; ils chantent selon leur naturel diapason; ils construisent leur nid tout pareil à celui où ils sont nés, et dans leur monde aérien nul d’entre eux 11e songe à devenir plus riche ou plus puissant que les autres : conseiller d’État ou sénateur. Les poètes de l’Inde, qui croient encore à la métempsycose, doivent aspirer à revivre après leur mort dans le corps d’un oiseau.

De la majestueuse forêt qui s’élève à quelque distance de la Tète-Noire, nous descendons dans un joli vallon arrosé par une rivière qui découle du glacier de Trient, puis nous montons le Forclaz. Dans une des brèches de celte montagne, au bord de la route, est une maisonnette occupée par un gendarme qui garde cette frontière du Valais, et moyennant un petit tribut d’un franc appose son cachet sur les passeports des voyageurs. Heureux les pays à qui il ne faut, pour garder leurs frontières, qu’une rustique cabane et un pacifique gendarme ! Si l’Autriche pouvait ainsi protéger les siennes, l’Autriche serait un empire fortuné.

Il ne faut pas moins de trois grandes heures pour gravir, quand 011 vient de Martigny, cette montagne du Forclaz; mais en moins de deux heures on la descend aisément. O11 passe alors par plusieurs zones différentes de végétation : d’abord les sapins, puis les hêtres, et ensuite les châtaigniers; un peu plus bas les vignes, les jardins féconds, les enclos remplis d’arbres fruitiers, et enfin la grande vallée du Rhône; les villages et les villas du Valais, les trois collines de Sion voilées par une vapeur qui s’élève de la plaine humide, el devant nous le bourg et la cité de Martigny.

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