CHAPITRE CINQUIÈME
traverser, et n’a pu résister au plaisir d’y séjourner. J’espère bien y séjourner aussi ; mais d’abord je la quitetrai pour faire une excursion dont l’idée m’occupe depuis longtemps.
A l’ouest deMartigny est la cime escarpée que je viens de descendre; au nord-est, la Gemmi, par où je compte pénétrer au centre de la Suisse; au sud apparaît un amas de collines, de mamelons, de plateaux qui s’élèvent d’assise en assise, comme les gradins d’un cirque, jusqu’à des sommités qui se perdent au loin dans les nuages. Toutes ces montagnes sont tellement rapprochées l’une de l’autre, qu’on n’y entrevoit, à quelque distance, aucun passage : on dirait une phalange macédonienne, un bataillon serré de Titans, ou plutôt une enceinte de bastions impénétrables. La Dranse en sort en bondissant et en écumant, comme si elle était encore furieuse des obstacles qu’elle a eu à surmonter pour se frayer un chemin, et court se jeter dans le Rhône, comme si elle avait hâte de s’y reposer. Par ce réseau, en apparence inextricable, Charlemagne a pourtant passé, et Frédéric Barberousse, et Napoléon, et, s’il faut en croire quelques historiens, Tardent Ànnibal, la terreur des Romains. Par là je désire aussi passer, non point comme un conquérant, avec une légion de soldats, mais tout seul, humble pèlerin, pour visiter le couvent du Saint-Bernard.
Mon hôte m’a procuré avec empressement une voiture et un guide. La voiture est rude : elle me rappelle le redoutable véhicule qu’on appelle, en Suède, une bondkaera; mais mon guide est un jeune garçon alerte, dispos, connaissant bien le pays, et tout joyeux de penser qu’en me conduisant à l’hospice il s’arrêtera à Saint-Pierre, son village natal.
Nous partons au lever du soleil, nous traversons la Dranse, qui semble fort en colère d’être obligée de se resserrer entre les deux piliers d’un pont, puis nous voilà sur la pente de la montagne que nous devons gravir pendant neuf heures consécutives. Je n’essayerai pas de décrire les différents villages par lesquels nous
avons passé : Valette, Bouvinier, Saint-Branchier, Orsières, Liddes; on n’y voit que des maisons en pierre grise, mal bâties et généralement sales, pauvres, délabrées; quelques-unes seulement sont remarquables par leur structure. Bouvinier est dans une gorge étroite, occupée presque entièrement par la Dranse; Saint-Branchier, à l’embranchement de la vallée de Martigny, de la vallée d’Entremont et de la vallée de Bagnes, où l’écroulement des glaciers de Getroz produisit, en 1818, une inondation dont les habitants du Valais ont conservé un terrible souvenir : plusieurs centn i ues de chalets et de maisons de paysans furent emportées par cet effroyable débordement, et plus de cinquante hommes y périrent. Orsières est placée à l’entrée du col de Ferret, un des paysages les plus pittoresques de la région des Alpes, et Liddes est, comme un nid d’aigle, suspendu au bord d’une cime escarpée.
Quand j'ai passé par ces villages, ils étaient très-silencieux et la plupart des maisons étaient fermées : c’était le temps de la fenaison, une importante affaire pour une population qui ne se livre guère aux spéculations du commerce et de l’industrie, dont la ressource essentielle est dans les produits de son travail agricole. Ils sont courageux et patients, ces montagnards du Valais ; ils vont cultiver des champs et récolter des foins sur des hauteurs incroyables, sur des pentes où l’on tremble de les voir s’aventurer, avec des chevaux et une voiture, car il semble qu’un léger éboulement de terrain ou le moindre faux pas suffit pour que charretier et charrette, tout roule dans l’abîme. Mais ils 11e se laissent point effrayer par un péril et ne redoutent pas non plus la fatigue. Sur les coteaux et sur les cimes les plus élevées, partout où il existe une bande de terre végétale, on peut être sûr que son élément de production ne sera point perdu : le montagnard y fera paître ses bestiaux, ou y fauchera de l’herbe, ou y conduira audacieusement sa charrue. Sur les bords des vallées il v a des terrasses natu-
relies ou artificielles qui me rappellent les gradins en maçonnerie