CHAPITRE CINQUIÈME
que j’ai vus aux environs de Bethléem : sous le ciel de la Palestine, ees gradins sont couverts de mûriers et d’oliviers. Ici la vigne grimpe le long des parois des rochers, et les Yalaisans vont cueillir les raisins sur ces remparts perpendiculaires comme les Jurassiens de Salins ou de Chàteau-Chalon, qui sont aussi des gens hardis et laborieux. Par une singulière habitude des sociétés humaines, la palme triomphale, la couronne de lauriers, le pompeux dithyrambe, ont toujours été réservés aux exploits du soldat; plus il a tiré de coups de fusil, plus il semble admirable; plus il a versé de sang, plus il est glorifié. Mais le courage du pionnier qui surmonte les plus graves obstacles pour pénétrer dans des régions inexplorées, on ne le célébrera par aucune ovation; le courage du savant qui, pour résoudre un problème ou faire une nouvelle découverte, s’expose à un mortel danger, on lui accordera peut-être, non sans discussion, une bénigne mention dans le rapport d’un Institut; le courage de l’obscur laboureur qui, au péril de sa vie, entreprend de féconder un espace de terre inculte, on n’en parle pas; et combien d’actes de courage de la vie privée, accomplis en silence, en une ferme, calme, noble résolution, et qui resteront à jamais ignorés !
C’est par leur sentiment naturel de courage que les Yalaisans ont entrepris de faire une route dans les gorges étroites et ardues où jadis il n’existait pas même un sentier où, pour tailler le roc, creuser une mine, percer un tunnel, plus d’un ouvrier, à défaut d’un autre point d’appui, a dù s’attacher par une corde à un tronc d’arbre et travailler ainsi, suspendu en plein air. C’est sans doute en vertu de ce même courage que, lorsqu’ils ont vu leur chemin complètement ouvert, ils n’ont pas cru devoir y joindre un appendice pourtant fort essentiel, c’est-à-dire une palissade. Ce chemin, montueux et sinueux, est souvent découpé sur une roche perpendiculaire, au penchant d’un gouffre ténébreux; et sur la lisière de ce gouffre, pas un appui, pas la moindre balustrade. Que deux voitures viennent à se rencontrer inopinément sur cette ligne
il fi
rétrécie, à l’un de ses brusques contours, qu’un essieu se rompe par hasard, qu’un cocher oublie une minute de surveiller son attelage, qu’une méchante mule s’effarouche ou trébuche, et la catastrophe est inévitable. La Dranse est là, à mille ou douze cents pieds de profondeur! elle mugit dans l’abîme béant! Comme les dragons de la mythologie antique, elle semble réclamer sa proie, et, par malheur, elle ne la réclame pas toujours en vain! Chaque année, elle engloutit dans ses flots quelques nouvelles victimes; mon guide m’a montré un endroit où, l’été dernier, un paysan de Liddes, dont la mule était un peu jeune, périt dans cet abîme. C’est surtout à la descente de ces rapides déclivités qu’on a vraiment le droit de se sentir inquiet; et même, en les gravissant assez lentement, dans mon lourd véhicule, je ne me rappelle pas avoir eu aussi fréquemment, sur aucune autre route, le sentiment aussi intime d’un réel danger.
Mais en quel lieu notre frêle machine humaine n’est-elle pas exposée à de nombreux périls? Les bons bourgeois de Paris qui, en lisant dans les journaux le récit de quelque désastre maritime se félicitent de n’être pas obligés d’affronter les orages de l’Océan, qui ne sortent pas même sans quelque souci de leur benoîte demeure pour s’asseoir dans une diligence ou monter dans un wagon de chemin de fer, 11e doivent-ils pas bénir la Providence s’ils rentrent sains et saufs, le soir, dans leur lit? Car, pour peu qu’ils
aient quitté le seuil de leur porte dans la journée, ils ont pu glisser au bord d’un trottoir et se casser une jambe; ils ont pu, en un instant d’inadvertance, tomber dans le trou d’un égout, comme Pastrologue de la fontaine, au fond d’un puits, ou être éborgnés par une des barres de fer qu’un apprenti forgeron porte sur ses épaules, ou mutilés par la chute d’une enseigne, ou broyés par un grossier omnibus, sans avoir, comme les Indiens, la religieuse joie de mourir sous les roues sacrées du char de Jaguernat.
« Soyez prudents, mais 11e le soyez pas trop, dit le Havamal , le chant suprême d’Odin. »