CHAPITRE CINQUIÈME
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« Allah ! Allah ! disent les mahométans quand un Djezzar-pacha leur fait, pour se distraire, couper le nez ou les oreilles; c’était écrit! »
Les Grecs racontent, avec une même idée de fatalité, l’histoire d’un de leurs philosophes à qui un oracle a prédit qu’il serait écrasé par une maison. Le brave homme, déjà vieux, mais tenant à la vie, quitte sa demeure, s’éloigne des villes, des villages, de toute habitation humaine, et compte bien, par là, se jouer de la sinistre prophétie. Mais, un jour qu’il était endormi en rase campagne, un aigle qui planait dans les airs, tenant entre ses griffes une tortue dont il voulait tirer quelque brin de nourriture, voit le front chauve du vieillard, pense, dans son petit cerveau d’aigle, que c’est un roc sur lequel la rude carapace de la tortue se brisera, la laisse tomber, et le philosophe est tué, comme l’avait annoncé l’oracle, par la chute d’une maison.
Sur la route du Saint-Bernard, le danger, puisque danger il y a, s'offre du moins aux regards dans des images grandioses et poétiques : sur le sol des gorges rocailleuses, la sombre verdure des sapins; plus haut, dans une terre meilleure, les mélèzes et quelques châtaigniers; plus haut, les pâturages où, çà et là, tourbillonne la fumée d’un solitaire chalet, puis les larges couches de pierre calcaire, ridées et sillonnées par les eaux des torrents et les blocs de rochers, rompus par les gelées de l’hiver, roulés par les avalanches, jetés de côté et d’autre, comme des ossements de géants arrachés à leur tombe souterraine; de toutes parts une confusion de pics aigus, de terrasses aplanies, de ravins verdoyants, d’espaces dénudés, d’eau et de terre, d’ombre et de lumière, qui donne l’idée du chaos, et à l’extrémité de cette enceinte bouleversée la magnifique tète du Vélan, l’une des plus hautes montagnes de la Suisse, et les cimes de neige où s’élève l’asile de la charité, l’hospice du Saint-Bernard.
Tandis que je contemple cette scène étonnante, mon guide a les regards fixés sur un point qui l’intéresse davantage, sur son cio-
cher de Saint-Pierre, dont il vient d’entrevoir la flèche derrière un monticule. Il donne un vigoureux coup de fouet à sa mule pour faire, dans son village, l’entrée la plus brillante, ou tout au moins la plus bruyante, et me conduit devant une maison de chétive apparence, qui est la principale auberge du lieu. Au-dessus de la porte de cet humble logis est une enseigne portant en grosses lettres cette inscription: Au Déjeuner de Napoléon. C’est là, en effet, que Napoléon s’arrêta lorsqu’on 1800 il conduisait ses soldats à la bataille de Marengo. Pour l’édification des étrangers qui entrent dans cette auberge, cet épisode est attesté par un certificat signé de M. Moret, président de la commune de Saint-Pierre, et appendu à l’une des- parois de la salle à manger. À côté du cadre qui renferme cette feuille officielle est la gravure du tableau de David qui représente Napoléon, la tête couverte de son chapeau de général, assis sur un cheval fougueux, comme la statue de Pierre le Grand sur son rocher de Finlande, et franchissant au galop le passage du Saint-Bernard. J’en demande bien pardon au peintre classique des fêtes de la République *et des gloires de l’Empire, mais il eût dessiné une scène plus vraie et plus émouvante, s’il nous eût montré le premier consul gravissant péniblement, au petit pas d’une mule, sur la glace ou la neige, l’âpre sentier de la montagne.
Après avoir regardé ces deux ornements historiques de l’auberge de Saint-Pierre, je m’asseois sur une chaise rustique, devant une table de sapin parfaitement nue : ni domestique, ni sonnette. Je suis entré là comme dans une halle. Les bons Valaisans ne connaissent point les pick-pocket de nos belles villes, si bien civilisées, et laissent sans crainte leurs demeures ouvertes à tout venant.
Il me semble pourtant que mon guide, avant de se rendre chez ses parents, ne voudrait pas me laisser à l’abandon. En effet, grâce à ses soins, je vois venir une jeune hôtesse qui était occupée, dans la grange, à ranger du foin, et à laquelle il a annoncé