CHAPITRE CINQUIÈME
qu’elle avait à remplir une autre tâche. Elle s’avance sur le seuil de la porte d’un air timide, et m’avoue avec une naïve confiance qu’elle n’a rien d’autre à m’offrir que des œufs, du vin du pavs et du pain de seigle.
« Et du café? dis-je.
— Oui, du café, me répond-elle vivement, comme si cette simple adjonction à son menu la délivrait d’un pénible embarras; du vrai café que nous avons dernièrement acheté à Martigny, et, si vous le voulez, du lait !
— C’est le meilleur déjeuner que je puisse désirer. Si seulement vous pouviez me le donner bientôt, vous me feriez plaisir.
— Tout de suite! tout de suite! » s’écrie-t-elle.
Et je l’entends qui trottine dans le corridor d’un pas léger, ouvre une armoire, casse des œufs, souffle son feu.
Un instant après elle revient, étend sur la table une nappe blanche, y pose un couvert d’étain, puis me sert mon repas, et me regarde avec une sorte d’inquiétude briser mon morceau de pain de seigle.
« Il est un peu vieux et un peu dur, me dit-elle; nous n avons pas fait au four (une expression du pays) depuis la semaine dernière; mais si monsieur comptait revenir par ici, je pourrais lui procurer du pain frais de la ville?
— Je reviendrai probablement après-demain; mais je ne voudrais pas vous donner un souci. »
L’humilité et la douce, pudique physionomie de cette femme me rendaient envers elle de plus en plus poli.
« Ce ne sera pas un grand souci, me répond-elle; chaque jour quelques-uns de nos voisins vont à Martigny, et ils sont très-contents quand ils peuvent rendre service à mon mari. »
Lorsque Napoléon était dans cette même chambre, probablement il ne songeait guère à juger les mérites de l’auberge de Saint-Pierre; il arrivait des plaines d’Egypte comme un météore, et se précipitait dans les vallées d’Italie comme un ouragan. Pour
moi qui. grâce au ciel, n’ai point à porter le fardeau d’une telle gloire, et qui puis me réjouir, comme l’oiseau, d’un riant abri et d’un grain de millet, je dois dire que j’ai fait, dans cette rustique maison, un excellent déjeuner.
Lorsque mon guide vint me chercher, non plus avec sa charrette, ca la route ouverte aux voitures s’arrête à Saint-Pierre, mais avec sa mule, mon hôtesse m’a reconduit courtoisement jusqu’au bas de l’escalier en me remerciant de ce qu’elle appelait mon indulgence; et comme je donnais quelques sols a un petit enfant qu’elle tenait par la main, je l’ai vue tout émue de cette générosité. Qu’il faut peu pour toucher le cœur des pauvres gens ! Si les riches le savaient, combien de bonnes petites joies ils pourraient se donner sans grever leur fortune !
Au delà de Saint-Pierre, le paysage a un caractère plus sauvage que celui qui, dès Oisières et dès Liddes, a souvent surpris mes regards. Là il y a encore des forêts, des enclos de verdure, des champs de céréales ; ici, dans les terrains les plus prospères, on ne récolte plus que difficilement quelques maigres gerbes de seigle ou d’avoine. Autour du village, on sème encore des fèves, mais souvent il faut les cueillir avant qu’elles soient mûres, et alors on les fait sécher au soleil, comme les Finlandais, que j'ai vus à Muonioniska, font sécher les épis qu’une gelée prématurée les oblige
à faucher avant que le grain soit complètement formé. Peu à peu ces dernières traces de culture disparaissent, et l’on ne voit plus ni un sillon de charrue, ni une prairie verdoyante, ni une forêt; çà et là seulement quelques arbustes enracinés dans une humide fissure, çà et là des plaques de neige que les chaleurs du mois de juillet n’ont pas encore pu fondre. Mais voilà qu’après avoir traversé un large espace de terre grisâtre, aride, tout à coup à mes yeux apparaît un des plus charmants phénomènes de la nature des Alpes, une splendide végétation, un jardin, un vrai jardin de Dieu, des masses compactes de roses des Alpes qui semblent sortir, comme par miracle, du sein d’une argile stérile.