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CHAPITRE CINQUIÈME

Nulle main humaine ne les a plantées là, nul horticulteur n’a arrosé leurs tiges et propagé leurs graines : elles naissent spontanément à l’air de la montagne et s’étalent en plates-bandes et s’arrondissent en corbeilles. De leurs petits rameaux verts, de leurs boutons bruns, de leurs corolles de pourpre, elles revêtent le sol dénudé, elles tapissent les roches. Oh! les jolies fleurs! et quel doux et frais parfum elles exhalent! Je saute à bas de ma mule, je cours à ces ravissants buissons, j’en détache, avec une joie d’enfant, d’énormes bouquets, comme si j’avais peur d’en manquer. Je voudrais en envoyer à tous mes amis : j’en ai réellement envoyé quelques-uns que la poste du Valais a eu la barbarie de taxer très-cher, comme si le fisc avait le droit de taxer ces libres plantes du désert.

Les oiseaux, a dit un écrivain, sont les musiciens du pauvre, et l’on peut dire aussi justement que les fleurs sont sa vivante poésie. N’y a-t-il pas, entre les riantes fleurs de la terre et les oiseaux, une sorte de parenté? La jolie fable persane de Gui el Bulbul n’est-elle pas un emblème de cette ingénieuse affinité? Comme les oiseaux, en tout pays, les fleurs égayent le pâtre dans sa solitude, le voyageur sur son chemin, l’ouvrier dans sa mansarde; comme les oiseaux, elles peuvent servir d’horloge au paysan, car il en est qui éclosent le matin, à l’heure où l’alouette s’éveille, et se ferment le soir, à l’heure où elle s’endort; comme les oiseaux, elles sont les messagères et les images colorées des différentes saisons : celles-ci apparaissent au printemps avec l’hirondelle; celles-là s’épanouissent au soleil de l’été, tandis que tout vibre et que tout chante autour d’elles; d’autres annoncent l’automne avec le pigeon nomade; d’autres l’hiver avec la corneille, et, lorsque après la fonte des neiges, on les voit renaître sur le sol reverdi, ne croirait-on pas que, pendant la froide saison, elles ont, comme les oiseaux, émigré en de plus chauds climats?

Dès notre premier âge, les fleurs attirent nos regards et occupent notre attention; plus tard, elles se lient aux diverses péripé-

ties de notre vie : c’est avec un bouquet de fleurs que nous célébrons, dans notre enfance, un joyeux anniversaire; c’est le don d’une fleur qui, dans notre jeunesse, nous fait palpiter le cœur par l’espoir d’un doux amour; c’est une couronne de fleurs qui orne la tête virginale de la fiancée au jour du mariage; hélas ! ce sont des fleurs que nous déposons, dans notre deuil, sur la tombe de ceux que nous avons aimés !

Les conteurs de l’Orient parlent d’une fleur magique qui, par son simple contact, ouvrait les portes d’airain des grottes remplies de trésors. N’avons-nous pas tous, dans la réalité de notre existence, une de ces fleurs magiques qui, du fond de notre âme, sous le fardeau d’airain des années, peut faire surgir des trésors de souvenirs et de tendres pensées? Pour moi, il y a telle fleur dont le calice, dont l’arome, dont la peinture même suffit pour me rappeler quelques-unes de mes plus vives surprises de voyages ou de mes plus heureuses impressions de jeunesse : les roses de Jéricho, les catalpas du Mississipi, les anémones des régions boréales, les œillets du jardin de ma mère, l’héliotrope d’un autre délicieux jardin ; et désormais, quand je verrai une rose des Alpes, elle me rappellera mon excursion au couvent du Saint- Bernard.

Cette belle plante qui m’a tant charmé, on la voit déployer ses corolles cramoisies au milieu de rocs roulés par les avalanches, au bord des torrents; ses tiges compactes peuvent arrêter le pied du chasseur au penchant d’un abîme, et ses divers degrés de développement aident le botaniste à mesurer différentes zones de végétation dans les Alpes. A quatre mille pieds au-dessus du niveau de la mer, les capsules brunes de ces rosiers enferment des graines à demi mûres, tandis qu’à cinq mille pieds, ils sont en pleine floraison; à six mille, on voit seulement s’épanouir les boutons supérieurs des buissons, et cinq cents pieds plus haut, ils commencent à peine à brunir; à sept mille pieds, ils disparaissent presque entièrement.

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