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CHAPITRE CINQUIÈME

Le plateau où s’élève le village de Saint-Pierre est précisément à la hauteur la plus favorable à cette riche végétation (quatre mille neuf cents pieds environ), et une partie de ce plateau en est littéralement couverte, comme d’un manteau de pourpre.

A une lieue de ce village est un petit bâtiment solitaire qu’on appelle la Cantine; il est occupé par une vieille femme à qui le gouvernement du Valais accorde une petite subvention pour qu’elle tienne, l’hiver connue l’été, sa demeure ouverte à ceux qui, parle froid ou l’orage, seraient obligés d'y chercher un refuge; elle a aussi le droit de percevoir un modique tribut sur les gens qu’elle reçoit, et celui de leur vendre des liqueurs; en d’autres termes, elle fait le métier d’aubergiste, et elle voulait absolument me faire boire je ne sais quel ratafia, dont la vue et l’odeur me donnaient envie d’invoquer la loi des sociétés de tempérance. Mais je n’ai pu refusera cette brave femme la satisfaction de me faire voir toute sa maison, notamment une petite chambre occupée presque en entier par un énorme lit garni d’un édredon et de six couvertures : « C’est, me dit-elle, la chambre réservée aux voyageurs d’élite. » Dans les idées de cette naïve cantinière, le voyageur d’élite est un riche frileux qui, pour dormir à son aise, a besoin de six couvertures. Le jour où elle me montrait ainsi les trésors de son établissement, elle n’avait point l’honneur de choyer un tel aristocrate; mais, en revanche, elle devait s’occuper d’une douzaine de muletiers qui venaient de s’attabler dans une chambre basse, enfumée par leurs pipes et par un poêle en fonte. C’était une des cohortes de muletiers qui, dans les semaines d’été, sont employées au charriage du combustible pour l’hospice de Saint- Bernard. En vertu d’une ancienne charte, ce couvent a conservé le privilège de prendre gratuitement son bois de chauffage dans le val de Ferret. Ce bois est chargé sur des mulets jusqu’à Orsières, de là sur de petits chariots jusqu’à Saint-Pierre; dans ce dernier village, on le remet de nouveau sur le dos des mulets; chaque mulet en porte six bûches. Je laisse à penser ce que coûte un tel

approvisionnement pour une maison qui, chaque année, héberge, terme moyen, vingt-cinq mille passants! pour cette froide habitation où, chaque jour, le feu des poêles doit être allumé! où, en plein mois de juillet, le thermomètre descend souvent au-dessous du point de congélation !

Près de cette cantine de Proz, la dernière rustique habitation du Valais, il n’y a plus aucune plante, aucun ruban de verdure, on ne voit même plus ces fidèles fleurs qui, sur d’autres aspérités des Alpes, semblent attendre, comme des étoiles du ciel, le voyageur pour lui sourire et l’égayer sur son sentier. Au bord d’un petit ruisseau roulant dans un lit de gravier, j’aperçois seulement quelques violettes éparses, tristes, pâles violettes, comme celles qui, pour la mélancolique Ophélia, étaient un signe de deuil, qui s’étaient flétries quand son père mourut!

La neige des cimes du Velan et du col du Saint-Bernard descend jusqu’aux rives de ces ruisseaux. La neige que chaque hiver renouvelle et que nul été ne peut fondre, s’élève, remonte ici de toutes parts. La neige subjugue même le cours impétueux de la Dranse et la dérobe aux regards. A travers quelques crevasses, on voit encore l’orgueilleuse rivière qui essaye de se soulever contre les masses de neige qui la recouvrent, puis fléchit sous leur poids. Dans la vallée de Martigny, elle est terne, grise, chargée de sable et de graviers; ici, près de sa source, elle est d’un bleu limpide. Ne dirait-on pas une image de la vie humaine, innocente et pure à son origine, alourdie et ass mbrie dans son cours à travers le monde?

Nous montons vers le Saint-Bernard, qu'on ne voit que lorsqu’on en est tout près. La montée n’est pas roide, mais longue et difficile. Nul sentier frayé. De côté et d’autre, des empreintes interrompues de pas d’hommes et de pas d’animaux; la neige, qui tombe ou qui s’éboule, efface en un instant les vestiges de toute une cohorte de voyageurs. Si glorieux qu’il soit, l’homme ne laisse, après tout, qu’une faillie trace de son passage au milieu

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