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CHAPITRE CINQUIÈME

des autres hommes; mais en des lieux comme celui-ci, il n’en laisse aucune.

A chaque instant, sur ces pentes mobiles, nous sommes obligés de nous écarter de la ligne suivie par ceux qui nous y ont précédé, et de faire de nouveaux détours, tantôt pour éviter une crevasse profonde ou une masse de neige qui, au moindre choc, s’écroulerait, ou la sombre, épaisse, mais friable couche qui recouvre la Dranse; tantôt pour contourner un roc aigu, qui sort comme un monstrueux squelette de ce linceul éternel. Torrent fougueux, abîmes profonds, pyramides de rocs noirs et pointus comme des aiguilles de fer, tel est l’aspect de la montagne du Saint-Bernard. 11 me rappelle celui du Spitzberg.

On a dit que les religieux s’entendaient à merveille à choisir un site avantageux pour y bâtir leur demeure. La remarque semble juste et plaît à beaucoup de gens. Que diraient-ils, ces ingénieux observateurs, s’ils voyaient le site que saint Bernard a choisi pour y fonder sa communauté, pour y offrir un asile aux voyageurs, pour y construire une maison à une hauteur à laquelle il n’existe en Europe pas une autre habitation humaine, à huit mille deux cents pieds au-dessus du niveau de la mer? Les hautes sommités qui entourent cette maison avec leur ceinture de neige éternelle, y répandent un froid continu, et ce qui la rend encore plus froide, dit M. de Saussure, a c’est qu’elle est située dans une gorge percée à peu près du nord-est au sud-ouest, dans la direction générale de cette partie des Alpes, et par cela même dans celle des vents, qui prennent toujours une direction parallèle à celle des grandes chaînes de montagnes. » En hiver, par l’effet de cette situation, la lumière du jour n’y brille que pendant deux ou trois heures; en été, la clarté du soleil y disparaît rapidement.

A quatre heures, nous avions quitté le plateau de la cantine. A cinq heures, déjà la nuit s’étendait autour de nous. L’atmosphère est chargée de nuages épais, et de ces nuages tombe une neige line qui pénètre à travers mon vêtement, et peu a peu me refroidit

tellement les mains qu’à peine pouvais-je tenir les rênes de ma mule. Par bonheur elle est habituée à ce difficile trajet; elle sonde elle-même, par une instinctive précaution, l’endroit où elle doit poser le pied, et s’écarte prudemment des fondrières, mon guide essaye quelquefois de la diriger, et le plus souvent l’abandonne à sa propre intelligence.

Eu cheminant ainsi lentement , mais sans nous arrêter, nous arrivons à une espèce de chalet où les aumôniers de l’hospice viennent déposer du pain et du vin pour les voyageurs fatigués qui auraient besoin de cet abri et de ces provisions pour pouvoir continuer leur route.

Enfin, après deux longues heures de marche, je vois scintiller au haut du col une lumière; je distingue dans l’ombre une masse confuse de bâtiments : ce sont les bâtiments de l’hospice. Le ravin qui y conduit s’appelle la Vallée des Morts; la montagne qui en est la plus rapprochée s’appelle le mont Mort, et l’un de ses édifices, la chapelle des Morts. De tels noms ne sont pas faits pour donner des idées folâtres, mais ils sont en harmonie avec l’impression de deuil qu’on éprouve, quand on arrive le soir, par une froide brume, dans ce désert de neige.

Cependant, voilà mon guide qui monte lestement un escalier extérieur de quelques marches, et tire e cordon d’une sonnette. Aussitôt un domestique s’avance avec une lanterne et m’introduit dans une salle éclairée par plusieurs flambeaux, égayée par les lisons qui pétillent dans une large cheminée : c’est le salon et le réfectoire des voyageurs. Un jeune prêtre, qui remplit les fonctions de clavandier, vient, un instant après, me souhaiter la bienvenue; il 11e me demande pas qui je suis, quel est mon nom et mon état; il me demande si j’ai faim et si j’ai soif, si je désire qu’on me serve quelque chose avant le souper, puis il indique au domestique la chambre que je dois occuper, une jolie pelite chambre, très-simplement mais très-proprement meublée; et il m’engage, avec une affectueuse sollicitude, à changer de vêtement ou tout

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