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CHAPITRE CINQUIÈME

au moins de chaussure, afin, dit-il, de me préserver autant que possible d’un catarrhe ou d’un rhumatisme.

Une demi-heure après, la cloche annonçait le souper. Le jeune clavandier, qui préside avec une politesse et une grâce parfaites au repas des voyageurs, prend sa place habituelle et prononce le bénédicité ; autour de lui se rangent une douzaine de convives de divers pays et de diverses religions : Anglais, Allemands, Italiens, réunis par hasard sous un même toit et participant au même bienfait d’une institution catholique.

C’est un fait intéressant à constater que, deux des grandes montagnes de l’Europe, l’Arlberg et le Saint-Bernard, doivent leur principale célébrité à l’action généreuse du catholicisme, à deux œuvres de charité, l’une accomplie par un enfant du peuple, l’autre par le descendant d’une noble famille, comme si Dieu avait voulu nous donner, par le dévouement de l’illustre gentilhomme et par celui du plus obscur plébéien, deux éclatants exemples de la loi de commisération évangélique qui doit s’étendre à toutes les classes de la société.

Quiconque traverse l’Arlberg, comme je l’ai traversé, en un jour d’hiver, ne pourra sans émotion entendre raconter la légende de Henri Fiedelkind. C’était un pauvre enfant, sans appui, sans parents, sans ressources, qui, dans son abandon, s’estima heureux de trouver un refuge chez un propriétaire de l’Arlberg, qui l’employait à garder ses bestiaux moyennant un salaire annuel de cinq florins (environ 10 francs); il resta là dix ans, et il a lui-même naïvement raconté les impressions qui peu à peu déterminèrent sa religieuse vocation.

« Pendant que j’étais là, dit-il, on amenait au village une quantité de gens qui étaient morts dans les neiges de l’Arlberg, et dont les oiseaux de proie avaient rongé le corps et dévoré les yeux. Cela me faisait une peine affreuse. J’avais quelques florins d’épargne, et je m’écriai un jour : — Je donne mes quinze florins à celui qui voudra porter secours aux pauvres voyageurs qui traversent les

neiges de l’Àrlberg! mais personne n’accepta ma proposition. Alors, en me recommandant à la bonté de Dieu, et à saint Christophe, je me mis moi-même en marche, l’hiver suivant, avec mes quinze florins, et je parvins à sauver sept hommes; depuis ce temps, avec l’aide de Dieu et des âmes compatissantes, j’en ai encore sauvé cinquante. »

L’ardente charité du pauvre orphelin échauffa le cœur de ceux qui jusque-là entendaient raconter, sans chercher à y apporter remède, les orages de l’Arlberg et les désastres de l’hiver. Il se forma, dans le but de porter secours aux voyageurs, une confrérie à laquelle s’associèrent les principaux personnages du pays. En 1514, cette confrérie, fondée par un simple pâtre, comptait parmi ses membres quatre ducs, vingt-neuf prélats, dix’ comtes, trentesix gentilshommes et plusieurs centaines de bourgeois et paysans. Henri alla en Allemagne, en Bohème et jusqu’en Pologne solliciter la piéjté des fidèles.

Avec le produit de ses collectes on construisit, à l’endroit le plus périlleux de la route, une église et une maison de refuge. On établit dans cette maison un homme dévoué qui, chaque matin et chaque soir, au son de Y Angélus, devait faire une longue tournée avec plusieurs valets portant dans une besace du pain et du vin pour réconforter les voyageurs, et des ustensiles pour déblayer la neige. Quiconque était ainsi recueilli devait être logé, hébergé gratuitement jusqu’à ce qu’il pût se remettre en route.

L’ouvrage du courageux Henri subsista jusqu’au règne de Joseph II qui, à la place de l’étroit sentier par lequel il fallait alors traverser l’Arlberg, fit tracer une grande route.

La légende de saint Bernard est d’un tout autre caractère, mais non moins intéressante. Il naquit en 923, près d’Annecy. Fils unique de Richard de Menthon, il devait un jour hériter du château de ce nom et d’un domaine considérable. Tout jeune, il fut envoyé

a Paris pour y faire ses études, puis ses parents le rappelèrent près d’eux dans l’intention de le marier avec une belle et noble héri-

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