CHAPITRE CINQUIÈME
tière du voisinage; mais il resta insensible à la fortune et aux charmes de Marguerite de Miollans. Pendant son séjour en France, il avait [iris secrètement, de concert avec son précepteur Germain, la résolution de se consacrer au serviçe de l’Église. Cependant ses parents lui représentent qu’ils n’ont pas d’autre enfant que lui pour perpétuer l’honneur de leur nom, et le pressent et le conjurent d’accéder à leurs vœux. Attendri par leurs prières, il consent enfin à se rendre avec eux au château de Miollans, elle mariage esl résolu; et tout le monde se réjouit d’un événement qui va unir l’une à l’autre deux puissantes maisons. Mais, la veille du jour où la cérémonie devait être célébrée, Bernard se retire dans sa chambre, invoquant son patron, saint Nicolas de Myre, qui l’éclaire par une apparition surnaturelle. Encouragé par ce miracle, il écrit à son père et à sa mère pour leur demander grâce et leur représenter qu’avant tout il doit obéira la volonté île Dieu, laisse la lettre sur une table, et s’échappe par la fenêtre.
Il s’en alla par les sentiers les plus périlleux jusqu’à la vallée d’Aoste, où il fut accueilli avec une bonté paternelle par le vénérable archidiacre Pierre de la Yal-d’lsère. 11 se lit prêtre, el fut aussi investi de la dignité d’archidiacre. Bientôt il se signala dans ses nouvelles fonctions par son zèle, sa piété et son activité. L’évêque d’Aoste se l’associa pour administrer le diocèse, et dans cette ville Bernard s’appliquait à fonder des écoles, et ce fut là aussi qu’il en vint à former le plan de sa glorieuse institution.
La ville d’Aoste est située au pied d’un des principaux défilés des Alpes, au pied de la montagne qui porte aujourd’hui le nom de Saint-Bernard, el qui, dans les temps anciens, s’appelait le mont Jupiter, nions .loris, d’où l’on a fait mont Joux. Les Romains y avaient consacré au suprême dieu de l’Olympe un temple dont il reste encore des vestiges. On a tout lieu de penser qu’il y avait là aussi un édifice destiné à servir de refuge aux voyageurs, fout fut anéanti par les premières hordes de barbares qui franchirent
VOYAGE Ei\ SUISSE.
les Alpes peiniiiies pour descendre en Italie. Un hospice fut construit dans cette périlleuse gorge du mont Joux, probablement sur la lin du règne de Charlemagne. Les chroniques 11e nous donnent aucune notice précise ni sur l’origine, ni sur l’existence do cet établissement. Ce qu’on sait seulement, c’est qu’au dixième siècle il avait été dévasté par les Sarrasins, et que le passage du mont Joux était infesté d’une troupe de brigands qui rançonnaient, pillaient et souvent égorgeaient sans pitié les passants.
Bernard, profondément ému des catastrophes qu’il entendait sans cesse raconter, résolut de protéger les pauvres gens exposés à tant de mortels périls. Dans l’ardeur de sa charité, il s’avança bravement au milieu des troupes de bandits qui erraient comme des chacals sur les âpres sentiers du mont Joux. Il étonna leur sauvagerie par sa douceur; il attendrit leur nature féroce par son onction évangélique; il les arracha l’un après l’autre à leur affreux métier, et quand cette première œuvre fut accomplie, il fonda sa sainte communauté; il édilia sur les deux périlleux défilés ces deux maisons de refuge qui, depuis huit siècles, ont conservé les noms de Grand et de Petit Saint-Bernard. Sa généreuse mission fut bénie de Dieu; l’éclat de ses bonnes œuvres se répandit au loin, et on l’appela l’Apôtre des Alpes.
Parmi ceux qui étaient attirés vers lui par sa réputation de sagesse et de commisération, un jour il aperçut un homme et une femme qui venaient lui demander son avis et son assistance; ils lui racontèrent d’une voix touchante qu’ils avaient eu un tils uniqu un tils chéri qu’ils avaient élevé avec le plus grand soin, et dont ils entrevoyaient l’avenir avec le plus doux espoir; ils lui avaient préparé une alliance avec une belle et noble jeune tille; mais, la veille du mariage, il avait disparu, laissant sur la table de sa chambre quelques lignes qui n’indiquaient point le lieu de sa retraite. Dès ce jour ils l’avaient pleuré sans cesse; ils s’étaient efforcés par tous les moyens possibles de le retrouver, et tout avait été inutile. Maintenant qu’ils étaient vieux, près de descendre
CHAI» ITU K CINQUIÈME.
dans la tombe, ils n’avaient qu’un désir, c’était de pouvoir encore embrasser leur iils avant de mourir.
Bernard, comprimant avec peine sa profonde émotion, les consola en leur disant que, puisque Dieu avait inspiré une résolution si extraordinaire à leur lils, Dieu sans doute serait assez bon pour le leur ramener au moment peut-être où ils s’y attendraient le moins. À ces mots, il les quitta et se retira dans sa cellule pour apaiser l’agitation de son cœur, pour prier et pour pleurer peutêtre, comme Joseph, quand il eut revu ses frères qui ne l’avaient pas reconnu. Ses parents, restés seuls, se disaient pourtant que le vénérable archidiacre avait dans sa physionomie quelques traits de leur Iils; mais ils n’osaient s’arrêter à une pensée qui leur semblait une illusion, quand tout à coup ils voient rentrer l'apôtre des Alpes, qui se jette dans leurs bras en leur disant : « Je suis votre Iils Bernard ! »
Après avoir passé quelques jours près de lui dans une heureuse expansion, ils s’en retournèrent dans leur château, et le vieux seigneur de Menthon et sa noble compagne emportaient l’espérance d’embrasser encore leur enfant aimé, et pouvaient se dire comme Jacob : Sufjicil mihi si adhuc Joseph fil tus meus civil , et vulebo ilium antequam moriar.
Vers la lin de sa vie, Bernard se rendit à Rome, pour faire sanctionner par le pape les statuts de son institution; il mourut à Aovarre en l’an 1008; son crâne et un de ses bras sont conservés dans la chapelle de son couvent.
Pendant près d’un demi-siècle, il s’était principalement dévoué à la fondation et à l’administration de sa communauté, et cette vaillante communauté excitait dans toute l’Europe un vif intérêt, Les empereurs d’Allemagne, les souverains pontifes, les rois de France et d’Angleterre, les comtes de Maurienne et de Savoie, se tirent un devoir de protéger, et un honneur d’enrichir les établissements du charitable Bernard de Menthon.
Frédéric Barberousse, en ravageant la vallée d’Aoste et la Savoie,
accorda un diplôme de sauvegarde au couvent du mont Joux; Henri IV déclara coupable de lèse-majesté quiconque porterait le moindre préjudice aux religieux habitants de ce couvent et à leurs propriétés. Thomas 1er, comte de Savoie, leur céda les bois de Ferret, qu’ils exploitent encore; d’autres leur tirent différentes dotations. Enlin ou a calculé que, vers la lin du treizième siècle, la maison de Saint-Bernard possédait déjà quatre-vingt-huit béuélices, dans les diocèses d’Aoste, de Tarentaise, de Maurienne, Ivrée, Tessin, Messine, Sion, Genève, Constance, Yverdun, Troyes, Toulon. Je me plais à ajouter qu’elle en avait plusieurs dans ma province natale, dans le diocèse de Besançon.
Les diverses révolutions européennes lui ont, d’àge en âge, successivement enlevé scs plus beaux domaines. La Suisse elle-même, dans ses ébullitions révolutionnaires, n’a pas craint de porter atteinte aux anciens privilèges et aux propriétés de ce noble établissement qui appartient à la Suisse, qui lui esL si utile, et dont (‘Ile devrait détendre les intérêts avec tant de soin! Le Valais a été un jour aussi ébranlé par l’éruplion du cratère démocratique. Le Valais, l’honnête, le paisible, le religieux Valais, s’est éveillé un beau matin avec l’idée qu’il était mal gouverné, qu’il ne pouvait décemment rester plus longtemps soumis au vénérable régime de ses pères; que, pour son honneur, son repos et sa prospérité, il lui fallait absolument une constitution libérale, dans le genre de celle dont se glorifient les citoyens de Berne, de Zurich et des autres cantons protestants. Là-dessus les bonnes tètes de l’endroit se mettent à l’œuvre, et l’une de leurs premières mesures fut d’enlever au couvent de Saint-Bernard quelques vignes et quelques prairies qu’il possédait encore du côté de Sion. Mais quand une fois les adversaires des tyrans, les amis, les bons amis de l’opprimé, parviennent à prendre la hache de la réforme, ils n’y vont pas de main morte et ne s’arrêtent pas volontiers à moitié chemin. Les patriotes du Valais jugèrent dans leur sagesse que ce n’était point assez d’avoir appauvri la maison du Saint-Bernard, qu’il fallait iu-
fliger un autre châtiment à ces prêtres, qui se contentaient de secourir le pauvre, d’assister le malade, et ne manifestaient d’ailleurs pas la moindre admiration pour les nouvelles théories démocratiques. Aussitôt une quarantaine de ces vertueux patriotes se mettent en marche, arrivent à l'hospice, en chassent les religieux, puis s’installent dans les cellules et les réfectoires. Leur intention n’était pas d’attendre là le voyageur fatigué, affamé, ou d’aller à sa rencontre pour lui offrir l’hospitalité; ils voulaient d’abord se donner à eux-mêmes cette hospitalité, et largement et gaiement. Après avoir passé en revue les provisions du couvent, ils résolurent d’en user pleinement pour mieux s’affermir dans l’amour du bien public; au nom de la patrie, fis firent de longs repas; au nom des vertus civiques de justice et de modération, ils vidèrent la cave et le grenier, puis, lorsque tout fut épuisé, ils pensèrent qu’ils avaient suffisamment rempli leur tâche de réformateurs, et redescendirent dans la vallée.
Depuis un demi-siècle, il s’est fait en Europe assez de révolutions pour qu’on sache à quoi s’en tenir sur ces belles manifestations de l’intelligence humaine, et l’on sait que, dans un jour d’égarement, ces révolutions peuvent être accomplies par quelques centaines d’individus turbulents, ambitieux, audacieux, qui crient et vocifèrent, trompent par leurs promesses les esprits crédules, effrayent par leurs menaces les gens craintifs, et finissent par présenter hardiment leur programme comme la libre expression d’un vœu populaire.
Ainsi s’opéra la petite révolution du Valais; mais, comme tant d’autres, elle 11e fut pas de longue durée. Après quelques mois de trouble et d’effervescence, les Yalaisans reconnurent, leur erreur, se repentirent de leur faiblesse et se hâtèrent d’atténuer autant que possible les fâcheux résultats de leur égarement.
Les religieux de Saint-Bernard rentrèrent dans leur demeure, et des mains pieuses les aidèrent à réparer le mal qui y avait été
commis. Ils sont justement aimés et Vénérés, ces bons religieux, dans les villages qui les avoisinent. Plusieurs fois dans l’année, des centaines de paysans de la vallée d’Aoste et de la vallée du Rhône se rendent, le samedi soir, à l’hospice, y passent la journée du dimanche, assistent pieusement aux offices, et s’en reviennent le lundi; ils sont tous là libéralement reçus; mais il en est qui, comme aux temps bibliques, offrent à cette hospitalière maison une chèvre ou un mouton.
Quoique le gouvernement actuel du Valais paraisse animé des meilleures intentions envers cette noble communauté, il n’a pu cependant encore lui rendre tout ce qu’elle a perdu dans une malheureuse insurrection.
Pour subvenir à ses besoins, pour accomplir sa généreuse mission, l’hospice du Saint-Bernard n’a plus que quelques champs, quelques pâturages, quelques restes d’anciennes dotations, dans différentes paroisses du Valais, et les dons volontaires des voyageurs. Ainsi que dans les hospitaliers couvents de Syrie, tous les voyageurs, à quelque classe de la société, à quelque pays, à quelque religion qu’ils appartiennent, sont reçus là amicalement, et le bois allumé dans leurs chambres, et le pain et le vin, et les diverses provisions employées à leur alimentation, l’intendant de la maison ne peut se les procurer que dans le fond des vallées, et on ne peut les faire transporter qu’à dos de mulet au haut de la montagne. Sur une petite terrasse exposée au midi, les religieux ont fait une espèce de jardin, qu’ils se plaisent à cultiver en leurs heures de loisir. Dans les chaudes années, parfois, vers la lin d’août, ils ont le plaisir de cueillir là quelques petits choux et quelques chétives laitues. Le plus souvent ils n’obtiennent pas même, par leur patient labeur, cette pauvre récolte. En réalité le sol aride et froid où s’élève leur couvent ne produit rien, ni arbustes, ni fleurs, ni grains, absolument rien que de l’eau qui, je dois le dire, est excellente. De là une juste obligation imposée aux muletiers : ils sont hébergés gratuitement, mais ils doivent pour-