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CHAPITRE CINQUIÈME

voir eux-mêmes à la nourriture de leurs bêtes de somme. Sur cette haute cime, dépouillée de toute végétation, le foin vaut ce que vaut ailleurs un bon pain de ménage, dix centimes la livre.

Les voyageurs n’ont rien à payer; s’ils ne s’en enquièrent point, on ne leur dit pas même qu’il y a dans la chapelle un tronc destiné à recevoir leurs offrandes. J’aime à croire que chacun d’eux dépose au moins dans ce coffre, pour chaque nuit qu’il a passée au couvent, l’équivalent de ce qu’il aurait dépensé dans un hôtel; mais il en est qui ne se contentent point de payer ce légitime tribut. De retour dans leur pays, ils se plaisent à envoyer à la maison où ils ont été si fraternellement accueillis un autre témoignage de leur reconnaissance. Il y a dans celte douce maison un cabinet do physique et d’histoire naturelle et une bibliothèque enrichie par les dons d’un grand nombre d’étrangers de distinction. La grande salle qui sert de salon et de réfectoire aux étrangers a été également décorée par les hôtes du couvent : on y voit des gravures, des albums, des vases de porcelaine, envoyés de différentes contrées avec une expression de gratitude; on y voit même un piano, un très-beau piano, et souvent à cette sommité des Alpes, dans ce désert de neige, on peut entendre résonner, sous les doigts d’une gracieuse musicienne, quelques-unes des mélodies qui ont charmé le grand monde de Londres ou de Paris.

L’établissement du Saint-Bernard se compose d’un vaste édifice en pierre, qui renferme les chambres des religieux, celles des voyageurs, les salles d’études, la chapelle et la bibliothèque, d’un autre édifice construit en face de celui-ci et adossé à la montagne pour le protéger contre la chute des avalanches, d’un hangar où les marchands d’Aoste et du Valais entreposent les denrées qui doivent être transportées de l’un à l’autre pays, et d’un bâtiment ferme par une grille en fer : c’est le cimetière. Sur le sol rocailleux qui entoure le couvent il n’y a pas assez de terre pour qu’on puisse y creuser une fosse, et ce sol est d’ailleurs presque partout et constamment recouvert d’une neige épaisse; on ne peut

donc penser à enterrer les morts; on les place dans ce bâtiment. Par Pair froid qui y pénètre à travers quelques étroites ouvertures, ils se conservent longtemps intacts, puis les cadavres se dessèchent et tombent en morceaux : c’est un affreux spectacle.

Les religieux sont ensevelis dans les caveaux de l’église.

Ces religieux ont le titre de chanoine, et leur supérieur, qui réside ordinairement dans la ville d’Aoste, a le droit de porter la crosse et la mitre comme les prélats; ils suivent la règle de saint Augustin, qui ne les assujettit point à la vie claustrale et ne leur impose point un régime rigoureux. Mais que peut-il y avoir de plus rigoureux que l’existence à laquelle ils sont soumis sur cette cime sauvage, dans cette effrayante solitude? Neuf mois d’un implacable hiver avec ses tourbillons de neige, ses ouragans, ses avalanches! Dans les trois mois qu’on est convenu d’appeler les mois d’été, souvent encore des bises aiguës, des brumes froides, des flocons de neige, des gelées comme en plein hiver, et de temps à autre un soleil pâle, bientôt voilé par des nuages noirs! 11 y a là, sur la route d’Aoste, un petit lac qui, à l’époque où je visitais l’hospice (au 15 juillet), était encore couvert de deux pieds de glace : les religieux pensaient que cette année-là elle ne fondrait pas. On a mis dans ce lac des truites : pas une n’a pu y vivre. Il appartient en partie au Piémont et en partie au couw nt. Je pense que ni Victor-Emmanuel ni Garibaldi n’aspirent à l’englober dans leur système d’annexion.

Un séjour de quelque durée en un tel lieu altère, fatigue, épuise les constitutions les plus robustes. Dans leur tâche journalière, sous l’influence continue d’une température humide ou glaciale, les chanoines du Saint-Bernard n’échappent point à quelque grave maladie ou à quelque cruelle infirmité. Au bout d’un certain nombre d’années, ils sont presque tous hors d’état de rester dans leur région boréale, et pour prolonger leur vie, le chapitre du couvent leur donne une retraite dans une des cures de la vallée;

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