‹ Voyage en SuisseChapitre 60 sur 200 · CH API T R K CINQUIÈME · texte numérisé non relu

CH API T R K CINQUIÈME

d’autres persistent à lutter contre la rigueur des éléments et meurent à leur poste.

C’est dans cette contrée du Valais, dit une ancienne légende, que la légion thébaine attesta sa foi par son immolation, et la communauté de Saint-Bernard m’apparaît comme une autre légion, que chaque année décime, qui perpétuellement se renouvelle, et depuis huit siècles, perpétuellement atteste par son volontaire martyre la divine puissance de la loi de charité et de dévouement évangéliques !

Quelles que soient les fatigues qu’ils endurent et les périls auxquels ils sont exposés, les religieux du Saint-Bernard les acceptent sans se plaindre et paraissent très-heureux de leur vocation : la douceur de leur parole, la sérénité de leur physionomie, révèlent le calme de leur conscience et la satisfaction de leur cœur. Les voyageurs qui les ont visités dans leur sombre Thébaïde ont tous été frappés de leurs vertus, touchés de leur accueil. Les Anglais leur ont rendu dans plusieurs écrits un homfnage enthousiaste.

Je me rappelle le jeune clavandier qui m’a reçu à mon arrivée, et qui présidait à nos repas. Avec quelle aimable sollicitude il s’occupait de chacun de ses botes! avec quelle complaisance il répondait à toutes les questions qu’on lui adressait, souvent môme à des questions puériles ou ridicules!

On se demande quelquefois comment de simples prêtres, qui ont vécu dans la solitude, ont acquis cette politesse de langage qui nous semble un des attributs distinctifs de l’école du monde? C’est l’humilité chrétienne qui la leur donne, c’est le désintéressement. de leur propre personne, le charitable désir de se rendre agréables aux autres, et la placide élévation de leurs pensées au dessus des capricieux mouvements de nos vanités et de nos susceptibilités.

Je me rappelle un autre chanoine qui avait vieilli dans le couvent et <pii ne voulait pas s’en éloigner; les années avaient blanchi

ses tempes et dénudé son front; les douces jouissances de l’étude, les pratiques de la vie religieuse avaient imprimé sur ses traits une pure et noble majesté : je le vis pour la première fois un matin dans la chapelle où il célébrait une messe funéraire pour un religieux mort, à pareil jour, l’année précédente. Près du chœur s’élevait un simple catafalque au milieu de quatre cierges; à travers les fenêtres à demi voilées par des flocons de neige on entrevoyait les cimes nuageuses qui. dans leur froid linceul, enferment l'hospice solitaire; le vent d’ouest mugissait dans les gorges des montagnes, et quand un novice entonna le Dieu irx , ce vent d’orage semblait, comme un orgue invisible, accompagner de sa voix plaintive le chant de deuil , et le vieux prêtre priait sur la tombe où lui-même chaque jour se prépare à descendre, et cinq à six pauvres paysans, agenouillés dans la nef, la tête baissée, les mains jointes, priaient avec lui. Quelle grandeur solennelle dans cette cérémonie sans faste, dans cette commémoration d’une mort obscure, loin du tumulte dif monde, au sein d’une nature morte! Quel homme aurait pu assister à un tel spectacle sans en être ému jusqu’au fond de l’âme? Un jeune Irlandais, placé à côté de moi dans la tribune, fondait en larmes.

Les religieux du Saint-Bernard n’ont pas moins de trois missions à remplir : mission de professorat, mission sacerdotale, mission de frères hospitaliers. Dans le couvent même ils enseignent la philosophie et la théologie aux jeunes gens qui se destinent à la prêtrise; dans plusieurs paroisses du Valais ils remplissent les fonctions de eu ré, de vicaire, voire même d’instituteur, hes revenus de certains domaines sont spécialement affectés à ces divers emplois en vertu d’anciens privilèges ou d’anciennes dotations; mais les religieux à qui ces différents postes sont contiés ne prennent de leurs revenus que ce qui leur est strictement nécessaire et remettent le reste à la communauté. C’est cette même communauté qui entretient quatre religieux au Simplon, et enfin c’est elle qui, comme on le sait, protège dans leurs dangers, as-

siste dans leurs besoins, et souvent arrache à une mort imminente les nombreux voyageurs qui traversent l’orageux défilé des montagnes.

Dans la saison la plus cruelle, quand le baromètre descend jusqu’à vingt-sept degrés Réaumur, quand le ciel et la terre sont enveloppés dans de lugubres ténèbres, quand la tempête amoncelle sur les sentiers de l’hospice des murailles de neige de vingt à trente pieds de hauteur, les religieux s’en vont matin et soir, du côté de la vallée d’Aoste et de ïa vallée de Martigny, avec les domestiques de confiance, qu’on appelle les marronniers, et les chiens, ces braves chiens du Saint-Bernard, célèbres dans le monde entier; ils s’en vont jusqu’à une longue distance, regardant de tous côtés, cherchant la trace d’un pas humain, penchant l’oreille sur le sol, s’ilscroient distinguer un cri d’alarme, un gémissement, un soupir, et se dirigeant avec une nouvelle ardeur vers l'endroit d’où cet accent s’élève. Là gît un pauvre passager égaré, fatigué, à demi plongé dans la neige, et déjà peut-être à demi perclus; ils lui donnent, s’il en est besoin, du pain et du vin pour le restaurer, et le soulèvent sur sa froide couche; ils l’aident à marcher, et quelquefois ils le rapportent jusqu’au couvent sur leurs épaules. « Souvent, dit un illustre protestant génevois, le loyal, le savant M. de Saussure, dont je ne puis mieux faire que de citer le témoignage; souvent ils sont obligés d’user d’une espèce de violence envers les voyageurs qui, engourdis par le froid et épuisés par la fatigue, demandent instamment qu’on leur permette de se reposer ou de dormir sur la neige : il faut les secouer, les arracher de force à un sommeil perfide qui les conduirait infailliblement à la congélation et à la mort. Il n’y a qu’un mouvement continuel qui puisse donner au corps une chaleur suffisante pour résister à l’extrême rigueur du froid.

« Lorsque les religieux sont en plein air, dans les grands froids, et que la quantité de neige les empêche ‘de marcher assez vite pour se réchauffer, ils frappent continuellement leurs pieds et

leurs mains contre les grands bâtons ferrés qu’ils portent toujours avec eux, sans quoi ces extrémités s’engourdissent et se gèlent sans qu’on s’en aperçoive. »

« C’est aussi, ajoute le même écrivain, dans la recherche des malheureux passagers qui ont été entraînés par les avalanches et ensevelis dans les neiges, que brillent le zèle et l’activité des bons religieux. Lorsque les victimes de ces accidents ne sont pas enfoncées bien profondément, les chiens du couvent les découvrent; mais l’instinct et l’odorat de ces animaux ne peuvent pas pénétrer à une grande profondeur. Lors donc qu’il manque des gens que les chiens ne peuvent retrouver, les religieux vont avec de grandes perches sonder de place en place; l’espèce de résistance qu’éprouve l’extrémité de leur perche leur fait connaître si c’est un rocher ou un corps humain qu’ils rencontrent; dans ce dernier cas ils déblayent promptement la neige, et ils ont souvent la consolation de sauver des hommes qui, sans eux, n’auraient jamais revu la lumière. Ceux qui se trouvent blessés ou mutilés par la gelée, ils les gardent chez eux et les soignent jusqu’à leur entière

guérison. »

Dans l’inlîrmerie du couvent j’ai vu, au mois de juillet, un de ces pauvres passagers que les religieux avaient trouvé, en une matinée d’hiver, dans un état piteux : c’était un artisan piémontais qui, après avoir exercé dans une des imprimeries de Lyon son métier de compositeur, voulait retourner dans son pays natal et se réjouissait d’v porter ses économies. Je me suis assis près de lui, et il m’a raconté en termes naïfs son histoire, et l’a même écrite pour l’édification des voyageurs :

« C’était, m’a-t-il dit, au mois de février dernier; j’avais fait rapidement le trajet de Lyon à Genève, de Genève à Martigny, et un soir j’arrivai à pied à la Cantine, et le lendemain matin, après

avoir pris une bonne soupe de gruau, je m’apprêtais à partir quand la brave femme â qui appartenait cette petite auberge me fit observer que le ciel était bien noir et qu’il y avait un taurbis

dans l’air. Un tourbis, c’est cette espèce de trombe de neige line, flottante, que le vent soulève, qui enveloppe le voyageur, l’étourdit, le fatigue, l’aveugle. Un muletier, qui avait aussi passé la nuit à la Cantine, me lit les mêmes représentations que notre vieille hôtesse. Mais je songeais qu’il ne me fallait que quelques heures pour atteindre l’hospice du Saint-Bernard, que de là je pouvais, également en quelques heures., arriver à mon petit village de la vallée d’Aoste, et il me tardait tant de revoir mes parents, que je n’avais pas vus depuis plusieurs années!

« Donc je me mets en route tout seul avec mon bâton à la main, mon sac d’ouvrier sur le dos, et d’abord pas d’obstacle. Je traverse la Dranse sur un pont de neige, je chemine assez lestement, et déjà je riais en moi-même des sinistres prédictions que l’on m’avait faites, quand tout à coup voilà que les nuées noires s’épaississent, que l’ouragan mugit, que le tourbillon éclate! J’essaye de continuer ma marche, mais la neige obscurcit ma vue, le vent se joue de mes efforts, le froid me saisit. Après une longue lutte dans laquelle je m’affaiblissais de plus en plus, je tente un nouvel effort, et un coup de vent me terrasse; je me relève encore, mais mes forces étaient épuisées, et la brunie était si intense que je ne distinguais rien à un pas devant moi. Alors je pensai que ma dernière heure était venue; je me couchai sur la neige en faisant un acte de contrition, en me recommandant à la miséricorde de Dieu, puis je m’endormis, et dans mon sommeil je rêvais. Oui, je rêvais que j’étais dans la maison de mes parents, que ma jeune sœur allumait dans la cheminée un bon feu de sarments, que ma mère m’apportait un plat de polenta, comme lorsque j’étais petit, et j’approchais mes pieds du foyer, et je me sentais

très-bien.

« Cependant les religieux faisaient, leur tournée; le chien qui les précédait, en flairant le terrain, me découvrit. Je me réveille et me relève, soutenu d’un côté par un marronnier, de l’autre par un de ses bons maîtres; mais je 11e pouvais plus marcher : j’avais

les deux pieds gelés. On finit cependant par me ramener au coiivent; on me mit au lit, on me pansa les pieds et les mains, qui étaient aussi fort endommagés. Ces doux et charitables religieux ! quand je les voyais ainsi s’occuper d’un pauvre ouvrier tel que moi, je pensais à toutes les méchantes paroles qu’on avait dites contre eux en 1848, au mal qu’on leur avait fait, et je maudissais ces vilaines gens qui excitent aux révolutions.

« Tous les remèdes employés pour me guérir furent pourtant inutiles ; on reconnut qu’il fallait en venir à me couper les pieds, peut-être les extrémités des mains ; un des religieux descendit à Aoste pour engager le chirurgien de la ville à venir au couvent faire cette opération. Mais c’était en plein hiver, le chirurgien ne voulait pas s’exposer aux dangers de la route, et comme il n’y avait pas de temps à perdre pour préserver mes membres de la gangrène, on résolut de me conduire à la ville : je fus placé sur un brancard, enveloppé de bonnes couvertures, et huit novices me portèrent tour à tour jusqu’à l’hôpital d’Aoste. Là, grâce à Dieu, j’appris que mes mains seraient sauvées; mais le chirurgien m’enleva la moitié des pieds. Quelque temps après cette amputation, j’ai été ramené à la maison du Saint-Bernard pour achever de me guérir. Déjà je commence à marcher, en m’appuyant sur un bâton; je compte partir bientôt et rentrer dans mon imprimerie : il ne me sera pas si facile qu’autrefois de faire mon métier; car vous savez sans doute, monsieur, que les compositeurs travaillent toujours debout; mais il en est aussi qui s’asseoient devant leur casse sur un haut tabouret : je ferai comme eux. En attendant, el par précaution, je tâche d’apprendre un autre métier. »

A ces mots, le pauvre Piémontais me lit voir des chapeaux en paille qu’il tissait avec habileté, et il avait l’expression du contentement sur la figure, el près de lui était couché le chien auquel il devait probablement la vie, un beau gros chien au poil fauve et touffu, au museau noir, aux membres musculeux.

Le Lapon a une tendre et légitime affection pour le renne, qui,

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