‹ Voyage en SuisseChapitre 62 sur 200 · CHAPITRE CIA QUI EM E · texte numérisé non relu

CHAPITRE CIA QUI EM E

Alexandre; il s’appelait Barry et portait au col une médaille d’honneur, et il aurait eu le droit d’en porter quarante, car on a compté qu’il n’avait pas sauvé moins de quarante personnes. Un jour, dans une de ses ardeurs de sauvetage, il s’en va à l’aventure à travers la montagne, et trouve un enfant endormi dans la neige; alors il s’arrête, réchauffe et ravive peu à peu le pauvre petit en le léchant, puis se couche à quatre pattes devant lui et le tire doucement par le bras jusqu’à ce que l’enfant, obéissant machinalement à ce geste, à cette invitation, se place sur le dos du brave Barry, qui aussitôt se relève tout joyeux et rapporte en triomphe sa conquête au couvent.

Il y a quelques années, ces bonnes bêtes furent atteintes d’une maladie fort alarmante : les petits mouraient, les pères et les mères dépérissaient à vue d’œil. L’un d’eux, à qui sa vaillance avait fait donner le surnom de Mars, souffrait cruellement d’une pulmonie ; on craignait de voir cette noble race s’éteindre. Grâce aux soins qui lui ont été prodigués, on est parvenu à la sauver, et j’ai eu le plaisir de voir courir autour de moi plusieurs beaux rejetons du bouillant Mars et du glorieux Barry. Quel malheur si ces précieux animaux manquaient à la maison du Saint-Bernard !

Mais non, rien ne doit lui manquer de ce qui excite un touchant intérêt, de ce qui étonne l’imagination, de ce qui édifie le cœur, de ce qui laisse une profonde impression dans l’âme !

Par une journée pour ainsi dire exceptionnelle dans cette haute région, une journée sans pluie, sans neige, sans orages, j’ai quitté à regret cette demeure où j’avais éprouvé de vives et religieuses émotions, ces vénérables chanoines qui m’avaient accueilli si fraternellement, ces domestiques si empressés à faire leur service et si polis, ces chiens même qui, dans leurs instants de repos, se laissent si doucement caresser, et que ma pensée ne peut séparer de la communauté humaine à laquelle ils sont si utiles!

Je me suis arrêté de nouveau près des corbeilles de roses des

Alpes, et à la Cantine, et à l’auberge de Saint-Pierre, où ma gracieuse hôtesse se réjouissait de m’offrir, selon sa promesse, du pain frais de Martigny; de là mon cocher m’a conduit en quelques heures au bas de la montagne que nous avions gravie si lentement. A mesure que nous descendions, je voyais graduellement reparaître les diverses zones de végétation des collines et des vallons. Mais je ne cessais de songer aux grandes montagnes, aux sombres détilés, au sublime désert du Saint-Bernard. L’alouette s’élevait dans les airs en chantant; la fauvette et la mésange gazouillaient sur les buissons, et tandis qu’elles continuaient leurs joyeuses mélodies, j’entendais encore résonner à mon oreille les sifflements du vent autour des murs de la chapelle et la plaintive psalmodie du Di es iræ.

Page 1