CHAPITRE SIXIÈME
pour rompre ces remparts. Alors elles se précipitent dans la plaine, se joignent au Rhône et ravagent avec lui toute la vallée. Telle est la principale cause des désastres qui, à différentes époques, et notamment en 1818, ont terrifié les Valaisans. Le spirituel auteur du Journal d'un Invalide, M. Mathews, qui, en 1818, se trouvait à Martigny, a raconté plusieurs détails de cette catastrophe :
« Le 16 juin, dit-il, la prodigieuse masse d’eau amassée dans le val de Bagne et contenue entre des blocs de glace, s’élança hors de ses digues, entraînant arbres et rochers, tout ce qui se trouvait sur son passage.
« En un instant quatre cents maisons furent renversées et balayées comme des châteaux de cartes. L’hôte du Cygne , qui la veille encore présidait tranquillement à sa table, fut submergé dans son jardin, et de tous côtés on voyait flotter les voitures et les chevaux. Un pauvre artiste était dans le val de Bagne occupé à peindre le lac au moment même où les flots de ce lac brisaient leurs entraves. Sans s’en douter il peignait le mortel péril auquel il était exposé et auquel il n’échappa que par une sorte de miracle. L'eau me semble un agent de destruction bien plus terrible que le feu. L’incendie ne s'allume que graduellement; le pouvoir de l’eau éclate tout à coup. Celle qui en ce jour de désastre descendit du val de Bagne parcourut en cinq heures un espace de dix-huit lieues. »
Après ces effroyables inondations et après d’autres inondations moins désastreuses, mais plus fréquentes, produites par l’écoulement de certains lacs qui doivent, dit-on, se vider tous les sept ans, une partie de la vallée du Rhône reste dans un état d’humidité malsaine. De là des exhalaisons délétères qui contribuent peut-être à l’enfantement du crétinisme et des goitres.
Quis tumidum guttem miratur in Alpibus?
dit Ju vénal.
C’est vraiment un triste spectacle que celui de ces énormes excroissances suspendues au col d’un homme, et quelquefois d'une belle jeune fille. Bien plus triste encore est la vue des crétins avec leur regard sans lumière, leur figure sans expression, leurs mouvements sans intelligence, leur rire hébété.
The humati face divine! La divine face de l’homme, dit Milton, et sur cetle ligne de l’immortel auteur du Paradis perdu , un illustre poète suédois, M. Franzen, a composé une ode enthousiaste :
«Voyez, dit-il, le front du sage vieillard, image vivante de la vérité d’un siècle, voyez l’œil fier du héros et le noble regard où rayonne l’éclair d’une généreuse pensée, et le doux et touchant regard du jeune homme ému par une tendre rêverie. N’y a-t-il pas là un signe d’immortalité? Ne doivent-ils pas, ces yeux de l’homme, briller et sourire dans les sphères éternelles? »
Ainsi parle le poète. Mais les pauvres crétins! Il n’y a dans leur physionomie aucune étincelle de ce feu divin, pas une apparence de sentiment, pas une lueur de conception intellectuelle, et le premier que j’ai rencontré m’a causé une douloureuse surprise.
L’habitude est pourtant une singulière puissance. En Islande, il y a une maladie hideuse qu’on appelle la lèpre. Mais ceux qui sont atteints de cette maladie, on ne les enferme point dans des léproseries, on ne les relègue point dans une cabane isolée, comme le lépreux de la cité d’Aoste dont M. X. de Maistre nous a conté la touchante histoire. On est habitué à les voir, et ils vivent dans leur famille, dans leur gaard , sans que personne cherche à les éviter. J’ai même vu chez le prêtre de Thingvalla un de ces malheureux employé à broyer du blé avec ses mains couvertes de plaies saignantes, et de ce blé moulu par lui on faisait du pain sans la moindre répugnance.
Dans le Valais, on regarde sans étonnement les goitreux, et je ne crois pas qu’une de ces monstruosités empêche une jeune fille de se marier. Quant aux crétins, non-seulement on n’éprouve à