CHAPITRE SIXIÈME
subitement dès leur origine vers les coteaux qui les dominent. Celles-ci sont couvertes d’épaisses forêts, à travers lesquelles on n’aperçoit que de loin en loin une clairière. Celles-là se déroulent comme un tapis de gazon entrecoupé par des rochers, comme un lac d’émeraude par des îlots. Il en est où l’on ne voit que de sauvages escarpements, et une gorge étroite au fond de laquelle mugit un torrent fougueux, et il en est qui par leur riante perspective, par leur doux silence, semblent inviter le voyageur à se faire un calme ermitage, à l’ombre de leurs mélèzes, à s’assoupir au bord de leurs ruisseaux argentés, sur leur pelouse tleurie.
Dans toutes ces vallées, il y a des habitations humaines, des villages, ou des hameaux, ou tout au moins quelques maisons éparses. Et là vivent de bonnes et honnêtes familles qui toutes cultivent en paix leurs champs, qui l’hiver battent leur blé, teillent leur chanvre, prennent soin de leurs bestiaux, s’amusent le soir d’un ancien conte ou d’une vieille chanson, et célèbrent gaiement le dimanche et les jours de fêtes. Dans leur simplicité de cœur, les familles gardent pieusement le souvenir des vertus de la grand’mère, et des enseignements de l’aïeul. Dans leur solitaire retraite, elles sont à l’abri des inquiétudes fiévreuses, des turbulents désirs, des besoins immodérés qui tourmentent les habitants des grandes villes. Elles ne connaissent que les orages du ciel, moins durables et moins désastreux que les orages du monde. Le vent des révolutions se lève et agite l’Europe, sans que ces paisibles habitants des vallées en ressentent le moindre ébranlement. A l’heure qu’il est, un grand nombre d’entre eux ignorent probablement les exploits du grand annexionniste Victor-Emmanuel, et même ceux de Garibaldi. Un Anglais de l’école de Palmerston se croirait sans doute obligé de les signaler à un comité libéral, peut-être à une société biblique pour les arracher à leurs ténèbres. Un Yankee les citerait comme des êtres d’une espèce particulière qui, pour se régénérer, auraient besoin de plusieurs douches du Ilot démocratique. Ils ont cependant payé aussi leur tribut au
fléau des temps modernes; ils ont été, en 1848, entraînés par une aveugle surprise dans le tourbillon d’une révolution. Mais bientôt leur bon sens naturel leur a fait connaître leur erreur. Comme des voyageurs égarés un instant la nuit par un feu follet, ils sont rentrés dans la voie qu’ils regrettaient, et dans lamoür de leur innocente quiétude. Par un prompt repentir, ils se sont montrés sages, et j’aime à croire qu’ils sont heureux.
Dans la vallée du Rhône, il y a pourtant plusieurs villes fréquentées en été par de bruyantes cohortes de touristes. C’est Saint-Maurice, dont la vieille abbaye s’élève, dit-on, à l’endroit où fut immolée la légion thébaine; Martigny qui fut comme Saint- Maurice une cité romaine, qui est maintenant une sorte de caravansérail européen; Sierre dont les riches collines produisent un vin de Malvoisie; Louesche dont les eaux minérales attirent régulièrement des malades et des curieux, et Sion, la ville épiscopale, l’ancienne capitale du Valais, et pendant quelques années la résidence d’un de nos préfets, le chef-lieu du département du Simplon.
Un chemin de fer. qui a la prétention de se dérouler quelque jour à travers les montagnes jusqu’en Italie, rejoint l’une à l’autre ces cités de la vallée du Rhône. Quand de Martigny on va par ce chemin de fer à la capitale du Valais, on voit blanchir à l’horizon les neiges des cimes escarpées que les gens du pays appellent les Diablerets. Jadis, les Valaisains considéraient ces remparts sillonnés par des torrents, traversés par un glacier, comme le portail de l’enfer; ils ne s’en approchaient jamais sans crainte, et sans adresser à Dieu une fervente prière. Les Diablerets n’ont que trop justifié les terreurs qu’ils inspiraient. Deux fois, au siècle dernier, on lésa vus s’ébranler avec un bruit effroyable, comme si réellement les portes de l’enfer allaient s’ouvrir. Deux de leurs pics se sont écroulés, et sur une étendue de plus d’une lieue ont répandu une masse de pierres et de graviers de deux cents pieds de hauteur. Grand nombre de chalets furent engloutis dans ces