CHAPITRE SIXIÈME
désastres. Plusieurs paysans aussi y périrent. L’un d’eux, qui au commencement de l’été avait conduit ses bestiaux au pâturage, laissant sa femme et ses enfants au village, fut sauvé d’une façon miraculeuse. Un bloc énorme tomba sur le toit de sa cabane, v
resta fixé et la protégea contre l’éboulement qui, sans cette espèce de bastion, l’aurait infailliblement emportée. Mais la cabane était a moitié écrasée, et toutes les issues complètement barricadées. Le malheureux pâtre était là tout seul enfermé dans les murs de sa maison, comme dans un tombeau. 11 resta de longues heures couché par terre, écoutant avec angoisse le fracas des rocs qui se détachaient de leur base et se broyaient dans leur chute, et tremblant à tout instant d’être écrasé.
Lorsqu’enfin le silence succéda à ce terrible retentissement, l’œuvre de destruction étant accomplie, les Diablerets ayant répandu au loin, comme la lave d’un cratère, leurs funestes débris, le pauvre pâtre se releva et voulut essayer de sortir; mais il pouvait à peine se tenir debout sous son toit affaissé, et de quelque côté qu’il se tournât, il n’entrevoyait pas une fissure et pas un rayon de lumière. Après une longue et douloureuse investigation, il se trouva saisi d’un profond découragement. 11 était là captif, sans secours, dans son ténébreux cachot. Des rocs immuables étaient ses geôliers, il n’avait pas un hoyau, pas une pioche, pas un autre ustensile, qu’un misérable couteau pour s’ouvrir un
passage à travers les murs épais qui l’environnaient. Cependant
l’instinct de la conservation se réveillà en lui. Le souvenir de sa femme, de ses enfants raviva son énergie. Il a raconté que dans ses heures d’abattement, il crovait entendre les cloches de son village qui le rappelaient à son foyer, et croyait voir sa femme priant pour lui. Cette idée exaltait son courage. Par bonheur, il retrouva en tâtonnant de çà, de là, dans son affreux gîte, une provision de pain et quelques fromages qui pouvaient pendant quelque temps, apaiser sa faim, tandis que les gouttes d’eau, filtrant à travers les pierres, apaisaient sa soif, et il se mit à l’œuvre.
Avec la lame de son couteau, avec ses doigts, il entreprit de se taire une ouverture dans les remparts qui le cernaient. Quel travail! Et que de lois, après ses pénibles efforts, il retomba sur le sol, les mains ensanglantées, et tout, le corps épuisé de fatigue. Alors, il faisait un acte de contrition, se recommandait à la grâce de Dieu, et se résignait à mourir. Puis il s’endormait, et ensuite se relevait avec une nouvelle ardeur, et recommençait sa tâche.
Peu à peu il en vint à détacher quelques pierres du mur de son chalet, à déblayer un amas de graviers, à élargir un interstice entre deux blocs de pierre qui lui barraient le passage, comme deux sentinelles inflexibles. Enfin il revoyait la clarté du ciel; un dernier acte de patience, un dernier labeur, et il était libre. Libre! Avec quel bonheur il s’élança hors de sa prison, avec quelle impétuosité il descendit la pente de la fatale montagne! Et les cloches dont il avait cru si souvent reconnaître les vibrations sonnaient alors à toute volée, et les gens de son village se rendaient à l’église.
C’était un jour de grande fête, la fête de Noël. Il se précipita vers
eux en poussant des cris de joie, mais il ne savait pas à quel état l’avait réduit sa longue réclusion. A la vue de ses membres décharnés, de ses vêtements en lambeaux, de sa figure cadavéreuse, tout le monde s’écarta. Les petits enfants et les femmes s’enfuyaient effrayés. Les hommes se détournaient en faisant le signe de la croix. Aux yeux de tous, il apparaissait comme un revenant. Son chien seul, comme le chien d’Ulysse, le reconnut, puis sa brave femme, qui, le croyant mort, priait chaque matin et chaque soir pour le repos de son âme. Enfin ses parents et ses amis vinrent l’embrasser, et le curé sortit de la sacristie pour lui donner sa bénédiction, et, ce jour-là, fit à ses paroissiens un beau sermon sur les miséricordes de Dieu.
La ville de Sion est à une assez longue distance des Piablerets pour n’avoir rien à craindre de leurs éboulements. Mais elle a aussi son fléau, sa rivière qu’on appelle la Sionne, qui est sou-