SUSSE
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L’ancienne malle-poste de Genève. — Les nouvelles voies de communication. — Le chemin de fer prédit par la Bible. — Dole. — Lons-le-Saunier. — La diligence. — Boute de Morez. — Saint-Laurent. — Grandvaux. — Le dimanche. — Anciennes coutumes. — La chanson du mai. — Les funérailles. — Légendes populaires. — Paysage. — Morbier. — Morez. — Industrie. — Fabrication des lunettes. — Ateliers champêtres. — Les Rousses. — Les forteresses. — Les désastres de la guerre. — Vue du lac de Genève.
Il y a une vingtaine d’années, je me promenais un matin à Genève, le long du quai du Rhône, musant et tlànant comme un écolier en vacances ou un Parisien désœuvré, quand tout à coup mon attention fut attirée par différents groupes de citoyens genevois et d’étrangers qui se dirigeaient vers la Corraterie. Naturellement je les suivis, n’ayant rien de mieux à faire, et supposant qu'ils se rendaient à quelque exhibition inaccoutumée.
.l’arrivai avec eux près de la poste, où une foule nombreuse était réunie pour contempler la nouvelle voiture employée au
service des dépêches, une élégante et légère briska, qui en trentesix heures taisait le trajet de Paris à Genève.
«Trente-six heures! s’écriait le vénérable banquier M. Charles Hentsch; naguère, quand nous avions une affaire importante à traiter à Paris, nous expédiions un courrier dont le voyage durait plusieurs jours et nous coûtait douze cents francs. A présent en trente-six heures, pour quelques décimes, la briska de M. Comte emporte nos lettres à nos correspondants. »
Et tous les curieux qui se trouvaient là regardaient avec attention ce joli chariot de poste, et les carrossiers de la ville admiraient sa structure.
Tel était à Genève, il y a environ un quart de siècle, le progrès des moyens de locomotion.
A cette époque, une excursion en Suisse semblait une chose assez longue et difficile dont on s’occupait gravement, et dont on examinait toutes les conditions avec sa famille et ses amis.
Les humbles voyageurs s’estimaient heureux quand ils avaient pu s’assurer, huit jours d’avance, une place de coupé dans b' lourd édifice ambulant des messageries Laffitte. Les aristocrates, surtout les Anglais, se mettaient en marche dans de larges berlines : femme de chambre et valet de chambre sur le siège, valet de pied derrière, cartons cl valises sur l’impériale. Les postillons, à l’aspect de ce pompeux équipage, chaussaient lestement leurs grandes bottes, endossaient leur veste à collet rouge, et, le chapeau sur l’oreille, montaient gaiement à cheval en faisant claquer Jeur fouet : Un milord anglais! trois francs de guides! Enlevez!
Et la voiture britannique roulait dans des Ilots de poussière; et la grosse diligence parisienne la suivait cahin c-aha avec ses six chevaux haletants, et l’on allait ainsi par monts et par vaux assez vite pour qu’on ne fût pas en droit de gourmander le conducteur, assez lentement pour qu’on put observer une ville, un monument, un paysage. Vers le midi et vers le
Cil API THE PREMIER.
soir on s’arrêtait dans une des bonnes auberges de Bourgogne et de Franche-Comté, où le repas était préparé d’avance, où, sur une longue table, une ample soupière et un rôti de veau exhalaient une savoureuse odeur, he conducteur, le rusé conducteur, affectait de paraître pressé et engageait sa nomade colonie à se bâter. Mais il ne résistait pas à l’offre d’une tasse de café, et l’on dînait tranquillement, et l'on remontait en voiture dans une joyeuse humeur qui disposait à la confiance et à l’épanchement avec des compagnons inconnus la veille, amis le lendemain.
Beaucoup de gens disent encore que c’était le bon temps.
Aujourd’hui la Suisse est ouverte du côté de la France par trois audacieux chemins de fer : à Genève, par la ligne de Lyon; à Neufchâtel, par la charmante petite ville de Pontarlier; à Bâle, par Mulhouse et Strasbourg. D’autres chemins de fer se rejoignent à ceux-ci dans l’inlérieur de la région helvétique. Là où l’on était fort satisfait autrefois de trouver une route assez large pour y faire passer un chariot de moyenne dimension, là s’envole à présent le dragon de la locomotive, traînant après lui une longue chaîne de wagons. Ni rochers, ni torrents, ni forêts, ni ravins, n’arrêtent 1 intrépide élan de la science des ingénieurs. G’est la réalisation d’une des populaires légendes du moyen âge. G’est l’humanité entière courant éperdue à travers les bois séculaires, les rocs et les abîmes. Déjà les prairies de l’Alsace sont réunies par des rails au lac des Quatre-Cantons, aux cimes du Valais, et l’on fera de nouvelles tranchées, et l’on percera le Simplon.
La Bible Fa dit il y a longtemps : les collines bondiront comme des agneaux et les montagnes comme des béliers.
La Bible n’a-t-elle pas décrit la locomotive des chemins de 1er, ce Léviathan des temps modernes?
« Ses frémissements, dit Job, font jaillir la lumière; ses yeux brillent comme les ravons de l’aurore*
« Des flammes sortent de sa gueule, et des étincelles volent autour de lui.
« La fumée sort de ses narines comme d’un vase rempli d’eau bouillante.
«Son souffle est semblable à des charbons bridants. »
J'espère que les constructeurs de locomotives 11e me sauront point mauvais gré de cette citation, qui leur constitue les plus anciens titres de noblesse.
Si attrayants une soient pourtant les wagons de la compagnie de Lyon, avec leurs coussins élastiques et leur célérité, je les ai quittés à Dole pour le plaisir de revoir tout à mon aise cette noble cité de Franche-Comté, cette ancienne métropole parlementaire, et pour m’installer là dans une de ces bonnes, modestes voilures de l’ancien temps, qui devait me conduire à Lons-le-Saunier.
Ceux qui viennent de voir les arcades de la rue de Rivoli ne seront sans doute pas émerveillés des arcades étroites, tortueuses, irrégulières de Lons-le-Saunier; et ceux qui s'arrêteront près de là à examiner sur la place du Théâtre la statue en bronze du général Lecourbe, le poing sur la hanche, le corps fièrement cambré, comme toutes les statues de généraux, se demanderont si la vieille cité romaine, la cité féodale des sires de Chàlons, 11’a que cette seule gloire à offrir au respect des passants.
Mais on se plaira à contempler les fraîches prairies où s’élève le chef-lieu du département du Jura, le vert bassin qui porte le doux nom de la Vallière, les riches ceintures de vignes qui l’entourent, les coteaux qui les dominent, et la crête de Montmorot avec sa tour pittoresque et les coquettes maisons de plaisance dispersées de çà, de là, à l’ombre des arbres fruitiers, au bord des claires fontaines. Il en est une où j’arrive avec empressement et que je ne puis quitter sans peine. Mais je sais qu’en mon absence on s’y souviendra de moi, el que chaque soir mon nom y sera prononcé dans une tendre prière.
Heureux le voyageur qui part avec cette pensée! E11 quelque