‹ Voyage en SuisseChapitre 8 sur 200 · CJI A PIT11 K PR EM 1 K R · texte numérisé non relu

CJI A PIT11 K PR EM 1 K R

lieu que nous soyons, fragiles lils d’Adam, nous sommes exposés à un péril, et les prier, s des chastes affections peuvent rappeler près de nous un ange protecteur en ces jours dangereux que les Anglais appellent the unguarded days (les jours non gardés) .

En l’an de railways universels 1860, la capitale du Jura n’étant point encore, selon le style officiel, dotée d’un chemin de fer, ce dont, à tort ou à raison, je ne puis la plaindre, elle a conservé un excellent service de voitures de poste et de messageries.

C’est dans une de ces voitures que je vais commencer ma nouvelle tournée en Suisse : sur le siège s’installe un conducteur à l’œil vif, aux mouvements alertes, un vigoureux Jurassien qui, l’été, s’amuse de sa tâche journalière; qui, l’hiver, dirige bravement son véhicule au milieu des amas de neiges. A côté de moi s’assied un jeune. homme qui me révèle aussi son origine par sa physionomie et son accent, ce bon accent franccomtois, un peu lourd et traînant, disent les Parisiens, qui se vantent, les malheureux! de n’avoir pas d’accent. Mais il plaît à l’oreille quand on l’a entendu quelque temps, et il est l’un des indices du caractère de cette province, un peu lourd, il est vrai, mais réfléchi; un peu flegmatique et timide en apparence, mais sincère et résolu,

Hâtez-vous lentement et sans perdre courage.

La plupart des Francs-Comtois semblent avoir pris pour devise ce vers de Boileau, et la lente accentuation qu’ils ont contractée .dès leur enfance, ils la gardent toute leur vie, en quelque lieu qu’ils aillent, bien loin des rives du Doubs et des cimes du Jura. Si quelques-uns d’entre eux se rencontrent en pays étrangers, ils se reconnaissent à leurs façons de prononcer certains mots. C’est l’honnête franc-maçonnerie de leur berceau.

Dans un wagon de chemin de fer, nous aurions bien pu cepen-

dant, mon compagnon et moi, rester l’un en face de l’autre, moroses et taciturnes comme deux chiens de faïence posés aux deux angles d’une cheminée. Dans l’étroit compartiment d’un coupé, on est plus sociable, et la conversation s'établit bientôt familièrement entre nous.

Il m’apprend qu’il est le chef d’une fabrique de Morez; qu’il arrive d’Italie, où l’appelait l’intérêt de son négoce, et qu’il vient de faire, sans s’arrêter, trois cents lieues pour rejoindre au plus vite son cher foyer.

« Connaissez-vous Morez? me demande-t-il avec une vivacité qui trahit une cordiale émotion.

— J’y ai été une fois, lui dis-je, et j’en ai gardé un si agréable souvenir, que j’ai voulu y retourner.

— Une jolie ville, monsieur! reprend-il, et un délicieux pays! le meilleur pays de la terre! »

A ces exclamations je reconnais l’amour du montagnard franccomtois pour son sol natal, et je veux bien admettre son enthousiasme, pourvu qu’il n’essaye pas de décerner à Morez une supériorité sur Pontarlier.

Car, moi aussi, je suis un enfant des montagnes de Franche- Comté, et les montagnards restent fidèlement attachés à leur pays. Ils n’émigrent point comme ceux de la plaine. Ils aiment celte âpre terre qui ne livre qu’à un patient labeur les trésors de son sein; cette rude nourrice qui les berce au bruit des torrents, au sifflement des vents; cette nature gigantesque qui surprend leurs regards par ses phénomènes, et grave dans leur esprit l’image de ses étonnantes et sévères beautés. Si leur destinée les oblige a s’en éloigner, ils en emportent en d’autres contrées le vivace souvenir, et n’aspirent qu’à revoir le roc sourcilleux qu’ils s’exercaient a gravir dans leur enfance, les cimes escarpées qui, jusque dans les jours d’été, gardent leur blanche couronne, la forêt de sapins avec ses grandes ombres, et la vaste cheminée autour de laquelle ils s asseyaient dans les longues veillées d’hiver.

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