CHAPITRE SEPTIÈME
Dans cette meme enceinte de montagnes qui, à l’est, à l’ouest, au nord, semble séparer du reste du monde les bains de Louèche, il y a un passage, justement célèbre, le passage de la Gemini. Quand on regarde du milieu du vallon cette terrible Gemmi, on doit se dire qu’à moins d’avoir la faculté de se coller aux murailles, comme les mouches, il n’est pas possible de franchir ce roc perpendiculaire. Sur ce rocher pourtant, les patients, les courageux Yalaisans ont taillé un chemin, l’un des chemins les plus curieux de l’Europe, plus hardi que celui du Simplon, et non moins étonnant que celui de la Via mala. Il n’est pas large, et naturellement il est fort escarpé; mais les ingénieux ouvriers qui l’ont construit en ont, autant que possible, adouci la pente par de nombreuses sinuosités. La Gemmi a deux mille sept cents pieds de hauteur, et, par sa multitude de circuits, la route qui y a été péniblement tracée a une longueur de près de onze mille pieds.
Je me rappelle qu’à l’aide de deux alertes Bédouins qui me soutenaient de chaque côté, j’ai escaladé assez gaiement les gradins de la principale pyramide d’Egypte; mais quand il fallut en redescendre, je ne pouvais sans quelque inquiétude regarder du haut de la terrasse aérienne ce prodigieux escalier. I)e même, quand de l’Oberland bernois on arrive à la cime de la Gemmi, l’aspect de ce rempart vertical est assez effrayant, et l’on raconte qu’un voyageur, en mesurant du haut de cette sommité la profondeur du précipice ouvert à ses pieds, recula épouvanté et se décida à faire par le pays de Vaud un long détour pour se rendre aux bains de Louèche. D’autres voyageurs n’ont entrepris ce trajet que dans une litière portée par de robustes paysans, et il en est qui, par un surcroît de précaution, se bandent les yeux de crainte que la vue de l’abîme béant 11e leur cause un fatal vertige.
Si l’ascension de la Gemmi est moins effrayante que sa descente, 011 ne l’accomplit pas pourtant sans quelques précautions. Les mules sont habituées à cheminer autant que possible au milieu même du sentier, car, si elles venaient à se heurter contre les
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parois du roc, elles pourraient être renversées par ce choc et rouler dans le gouffre.
Pour moi, je me réjouis chaque fois que j’entreprends une de ces ascensions. Si, comme le peuple le dit, les montagnes sont habitées par d’invisibles génies, il me semble que ces gardiens surnaturels des pics aigus , des grottes profondes, doivent reconnaître en moi un enfant des montagnes, et dans les divers sentiers que nous parcourons en ce monde, celui des montagnes m’apparaît comme une sorte d’échelle mystérieuse, sublime, par laquelle nos regards et nos pensées graduellement s’élèvent à une région plus pure. La montagne me rappelle par une image matérielle cette pieuse pensée d’un illustre poète espagnol, Jorge Manrique :
« Si nous faisions de la vie l’usage que nous devons en faire, notre voyage en ce monde serait perpétuellement pour nous une utile leçon. Sur les ailes de la foi notre âme s’élancerait au delà des nuages, dans le monde meilleur auquel nous aspirons. »
J’ai donc monté très-tranquillement le long des parois de la Gemini, non sans m’arrêter à diverses reprises pour observer l’œuvre audacieuse accomplie par la main de l’homme sur cette muraille de roc et contempler l’étrange, la terrible beauté de ce lieu sauvage. A la crête de la Gemmi, il est un endroit d’où l’on découvre toute la chaîne des Alpes pennines dont les cimes de neige se détachent comme des dômes d’argent sur l’azur du ciel.
, Un Allemand, M. Engelhardt, dit qu’il est venu sept fois contempler ce spectacle, et le dépeint avec enthousiasme.
Ce n’est pas sans peine que l’on détache ses regards de cette scène superbe, d’autant que lorsqu’on se tourne d’un autre côté, lorsqu’on se dirige vers Kandersteg on ne voit plus devant soi qu’un terrain morne, aride, une sorte de désert pierreux comme l’Arabie Pétrée, un lac dont les eaux noires et bourbeuses restent gelées pendant huit mois de l’année, et une montagne aux flancs