‹ Voyage en SuisseChapitre 75 sur 200 · CHAPITRE SEPTIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE SEPTIÈME

dénudés qu’on appelle la Daubenhorn. Au milieu de ces plateaux désolés est une cabane solitaire, la seule qui existe, si je ne me trompe, entre Louèche et Kandersteg. Elle n’est habitée que pendant la saison d’été. Dès le commencement de l’automne, l’aubergiste à qui elle appartient la déserte. En hiver, elle disparait sous les amas de neige. C’est là que Zacharie Werner, le bizarre, le sombre poète allemand, a placé la scène d’un diame effroyable. Longtemps après la publication de celte œuvre, on ne pouvait passer près de cette habitation sans songer qu’un père y avait égorgé son fils. Werner a inventé une affreuse histoire et a eu tort d’y

joindre un nom véritable. Nul aubergiste de Schwerbach 11e s’est rendu coupable d’un crime, et ceux qui s’arrêtent dans cet innocent cabaret pour y passer la nuit sont exposés seulement à n’y obtenir qu’un mauvais lit et un maigre souper.

Jusqu’à Kandersteg, 011 11e peut cheminer qu’à pied ou à cheval. Mais de là on descend rapidement vers la petite vallée de Frutigen, vers les pâturages du Simmenthal, vers le lacdeThun. En neuf heures on peut se rendre du sombre vallon de Louèche sur les rives de ce beau lac. En un court espace de temps, on aura vu des sites d’un aspect effrayant, des horizons splendides, des terrains bouleversés par les avalanches, et les scènes attrayantes d’une calme et fertile région.

Thun n’est qu’une petite ville de trois mille cinq cents âmes,

dans le plus charmant district du canton de Berne, et en été elle fourmille d’une quantité de voyageurs de toutes les nations.

Au-dessus de cette ville s’élève une colline couronnée par les tours massives d’un château du douzième siècle et par quelques édifices modernes. Là est le champ sacré de la cité, le champ de Dieu, Gotlemcker , selon la pieuse expression des Allemands, c’està-dire le cimetière. Les vivants qui pénètrent dans son enceinte doivent goûter là une des douces émotions de la vie, et si, comme le racontent les traditions populaires, les morts sortent à certains

jours de leurs tombes, ils doivent se lever avec empressement dans leur linceul et se réjouir de regarder là le spectacle qui jadis plus d’une fois les a charmés. Car c’est de là, c’est de cette demeure silencieuse des morts que l’on voit se dérouler dans sa plus grande étendue la magnifique arène de Tlmn.

Au pied de la colline les deux embranchements de l’Aar, qui se rejoignent à l’extrémité de la ville, puis le miroir du lac limpide avec son magnifique encadrement, qu’on dirait, en certains endroits, découpé par les fées, ciselé par les nains, ces industrieux artisans des grottes fabuleuses et en d’autres taillé à grands coups de marteau par les Titans. Du sud au nord une longue plaine, vaste et féconde, parsemée de villages, de hameaux, de chalets, de jardins, traversés par des vallons qui descendent comme des flots d’émeraude entre les montagnes. A l’ouest une haute chaîne de rocs au-dessus de laquelle s’élève le Stockholm; à l’est les forêts de Grusisberg ; au sud la pyramide imposante de Niesen, et dans le fond de cet admirable théâtre, entre ces deux gigantesques pilastres, les pics de glaces de l’Oberland, les cimes étincelantes de la Blumis-Alp.

C’est surtout aux bords du lac que la scène est charmante. Quels frais enclos! quels riants cottages! quelles élégantes villas! Certes, je le déclare bien sincèrement, je n’ai jamais envié la fortune. Je crois qu’on peut être fort heureux en ce monde sans posséder de grandes terres et de nombreux capitaux. Je dirai même que la fortune m’apparaît souvent comme un écueil dangereux, dans les hasards de la vie, comme un obstacle en de nombreuses circonstances. Plus d’un homme doué d’une vive intelligence serait devenu un homme distingué, et peut-être célèbre, si, dès sa première jeunesse, son esprit ne s’était assoupi dans l’excès du bien-être matériel, dans les jouissances du luxe. Plus d’une belle, honnête jeune tille, n’a fait un déplorable mariage que parce que sa dot a attiré l’attention et suscité les désirs d’un être hypocrite et cupide.

Page 1