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CHAPITRE SEPTIÈME

Quoi qu’il en soit de mes théories sur la fortune, je confesse que je n’ai pu cependant regarder sans quelque sentiment d’envie le délicieux petit château qu’un riche Parisien, M. de Rougemont, a fait bâtir au bord du lac de Thun. A cette même place était autrefois, dit-on, la demeure d’un Minneûnger qui, dans son doux et naïf langage, a chanté les fleurs, le printemps, l’amour. C’est une douce chose d’aimer, en quelque lieu qu’on se trouve, et chose plus douce encore en ce riant domaine.

Mais près de ce même lac de Thun il est une autre maison qui peut consoler les voyageurs tels que moi du regret qu’ils éprouveraient de n’être jamais assez riches pour pouvoir acquérir un petit palais comme celui de M. de Rougemont. Cette maison est ouverte par toutes ses portes â tout venant. C’est l’hôtel Bellevue, un des plus vastes et des plus confortables hôtels de la Suisse. Pour la modique somme de six ou sept francs par jour, on peut avoir là le plaisir de se considérer comme un capitaliste, on peut avoir toutes les jouissances de cent mille livres de rente : une jolie chambre, une table excellente, salons de jeux et salon de lecture, jardin fleuri, vaste parc ombragé par de beaux arbres, et de tout côté le plus attrayant panorama, et à quelques centaines de pas de distance le musée de M. Wald, une intéressante collection d’objets d’art, de curiosité et d’industrie de la Suisse.

Le gouvernement helvétique a établi à Thun une école militaire. En automne, les officiers et les. sous-officiers des différents cantons se réunissent dans la plaine qu’on appelle l’Allmend. Est-ce pour entretenir un sentiment poétique dans l’esprit de sa jeune milice qu’on lui a choisi un tel champ de manœuvres, ou pour l’habituer à résister dans ses études à de vives séductions? Si ces élèves résistent à celles du paysage de Thun, ce sont des hommes résolus. Pour moi, il me semble que si j’étais là, enrôlé dans un bataillon, le sac sur le dos, l’arme au bras, j’aurais bien de la peine à détourner mes regards de l’azur du lac, de la vaste pelouse du Simmenthal ou des bandeaux de neige de la Jungfrau,

pour rester attentif à l’ordre, aux mouvements de mon caporal. D’élégants bateaux à vapeur circulent journellement sur le lac. Par un beau temps chacune de ces promenades est tout un poëme. On part pour Neuhaus aux sons d’un orchestre ambulant qui entonne une des mélodies de Weber ou de Schubert. On navigue doucement sur l’onde transparente, où se reflètent les bois, les fleurs, les coquettes habitations qui parent ses rivages. De chaque côté une succession perpétuelle de scènes gracieuses ou grandioses. A droite le splendide château de Schadau, qui appartient à M. de Pourtalès, la vallée de Frutigen, dominée par l’Altels et le Rinderhorn, les agrestes villages d’Einigen, Teller, Rustwald ; le château du Spiez, dont les murs épais furent, dit-on, bâtis par Attila ; à gauche la curieuse vallée, où se trouve une grotte qui, en hiver, ressemble à un glacier souterrain, et qui fut longtemps, s’il faut en croire les légendes populaires, la retraite de Saint-Just; plus loin, une autre grotte où vécut saint Béat, le premier apôtre de la Suisse, puis Leerac, Restenberg et les ruines de l’ancien donjon de Weissenau.

Sur le bateau, il y a un autre spectacle, un assemblage de touristes, de diverses classes et de divers pays, une galerie de différents types, à l’aide de laquelle on pourrait faire un cours d’ethnographie. Les Anglais y sont, comme dans toute la Suisse, en majorité. Les uns sont assis en silence sur leurs bancs, l’esprit drapé dans une morne indifférence, comme le corps dans leurs machintoshs. Le nihil admirari est leur devise, et ils regardent d’un air de commisération les jeunes misses qui à tout instant s’écrient : How pretty! how beautiful! D’autres, oubliant également* qu’ils sont partis de Londres ou de Birmingham dans l’intention de parcourir la Suisse, ne regardent que de loin en loin, d’un air indifférent, ses paysages, etcontinuent les discussions de leur club britannique sur les traités de commerce, sur les produits de l’industrie de la puissante Angleterre, sur la guerre de Chine ou d’Italie. D’autres feuillettent d’une main active le Handbook de

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