CHAPITRE SEPTIÈME
Murray, pour en extraire quelques notions précises. Ceux-là sont comme les teneurs de livres des richesses de la nature. Ils inscrivent sur leurs carnets une quantité de noms de lacs, de montagnes, de vallées, de forêts, et plus ils en inscrivent, plus ils croient leur tâche dignement remplie.
O grande, noble, sublime nature, temple de Dieu, poésie des âmes tendres, salutaire refuge des cœurs blessés, combien peu d’hommes sentent le charme suprême de ta beauté et les religieuses et les douces émotions que l’on peut éprouver dans l’harmonie de tes concerts, dans le silence de tes solitudes!
Les Suédois, les Norvégiens, les Allemands que j’ai rencontrés en différents voyages m’ont semblé pour la plupart pénétrés d’un très-vif sentiment de la nature. Les jeunes gens la saluent avec toutes les apparences d’un réel enthousiasme, et les gens plus âgés la contemplent dans de placides rêveries. Un jour, sur le bateau qui me conduisait de Thun à Neuhaus, j’ai vu une jeune Suédoise assise, dans une sorte de recueillement, à coté de son père. On eût dit que tous deux avaient entrepris un pèlerinage dans cette contrée pour adorer la nature des Alpes, tant ils la regardaient avec une sorte de piété. J’imagine aussi que les esprits du lac, les petits nains des collines, les génies mystérieux des bois et des montagnes devaient se plaire à voir passer dans leurs domaines cette jeune fille des rives du Mélar. Jamais peut-être ils n’avaient vu une ligure plus gracieuse et plus suave, des yeux plus doux dans une sorte de rayonnement humide, un sourire plus frais et plus virginal. Moi je la regardais avec le respect religieux qu’inspire la vraie chaste beauté; elle apparaissait comme une fée des Alpes au milieu de leurs riants tableaux, et il me semblait que par sa pure image elle complétait leur harmonie.
Neuhaus est une grande place de liacres et d’omnibus au milieu d’une des agrestes plaines de l’Helvétie. De tous côtés, à l’arrivée des bateaux à vapeur, retentissent des cris de cochers, de portefaix, de guides, d’interprètes, qui se disputent
VOYAGE EiN SUISSE.
les voyageurs pour les conduire qui de ci, qui de la, et surtout a Interlaken.
Interlaken, la prairie entre deux lacs, le jardin de l’Oberland! quel jeune homme ayant lu quelque description de la Suisse n’aspire à voir de ses propres yeux ce vallon fleuri? Quelle jeune fille n’y a fixé un de ses rêves?
La province où je suis né touche aux frontières de la Suisse. Ma chère province de Franche-Comté, elle pourrait bien aussi vanter à juste titre la majesté de ses montagnes, la profondeur de ses forêts, la fraîcheur de ses vallées. Morteau, Mouthe, Saint-Claude, Champagnole, Morez, les gorges de Mouthier, les magnifiques sapins de Levier, le saut du Doubs, la source du Lison, la source de la Loue et bien d’autres lieux mériteraient d’être peints et décrits tout autant qu’un grand nombre d’illustres sites de la Suisse. Mais la Franche-Comté est modeste. Au lieu de célébrer son admirable beauté, elle se plaît à proclamer celle de ses voisins, et tous les Francs-Comtois qui ont quelque argent et quelques loisirs veulent visiter la Suisse, traverser le lac de Genève, pénétrer dans l’Oberland, séjourner à Interlaken. Combien j’en ai vu qui en se mariant se réjouissaient d’aller passer là leur lune de miel, et combien qui y retournaient aux jours d’automne de leur vie! Les uns y vont dans leur amour, cette échelle d’or, a dit un poète allemand, par laquelle on monte au ciel; les autres ont redescendu degré par degré, ou peut-être ont été fatalement précipités en bas de cette magique échelle, mais ils s’en souviennent, et dans la mélancolie de leur mémoire, ils se plaisent à revoir les eaux limpides où se reflétait le visage de la femme aimée, les sentiers où ils erraient dans de longues causeries, tout ce qui vivait, palpitait, rayonnait autour d’eux, tout ce qui protégeait leur bonheur mystérieux ou
leur causait une nouvelle émotion, les allées de novers du Ilolie- ■weg, les enclos d’Unterseen, la colline d’Unspunnen, la vallée de Lauterbrunnen, la cascade de Giessbach, le lac de Brienz. Audessus de ce lac est un plateau rocailleux où souvent les jeunes
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