CHAPITRE SEPTIEME
ladies et de gentilles misses ne se feraient un grand plaisir d’envoyer de là, en face de la mer de glace, une dépêche à leurs amis de Londres, de Dublin ou d’Edimbourg. Je le soupçonne même de penser sournoisement que ces aimables voyageuses pourraient bien expédier de là quelques phrases romantiques, ou quelques strophes de Byron, de Th. Moore, de Wordsworth, ce qui serait pour le télégraphe un bon moyen de bénéfices.
Malgré la quantité d’étrangers qui, chaque été, affluent à Thun, à Interlaken, à Brienz et dans les vallées adjacentes, les habitants de ce district ont jusqu’à présent assez bien conservé leurs anciennes coutumes. Là s’élèvent ces chalets pittoresques avec leurs balcons circulaires, leurs ciselures en bois, et les pieuses maximes inscrites sur leur façade. Là, les femmes ont eu le bon esprit de garder le costume de leurs aïeules, et je ne connais rien de plus beau qu’une belle Bernoise avec son étroit corset noir, sa chemise en fine toile plissée sur la poitrine, et ses nattes de cheveux tombant sur ses épaules. Là, du haut des rochers, les pâtres font encore entendre les sons mélancoliques de cette trompe primitive qu’on appelle l’alphorn.
Ils aiment leur pays, ces enfants de l’Oberland. Si pauvres qu’ils y soient, ils veulent y rester, et si quelque raison impérieuse les oblige à s’en éloigner, en quelque lieu qu’ils aillent, ils le regrettent.
Dans leur idiome bernois, dans une élégie qui est devenue un des chants populaires de ces honnêtes montagnards, un de leurs poètes, M. J. R. Wyss, a naïvement décrit ce sentiment de nostalgie, ce mélancolique désir que les Allemands expriment par le mot intraduisible de Srhnsucht, et les Suédois par un autre mot plus expressif encore : Laengtan.
« Mon cœur, mon pauvre cœur, pourquoi es-tu si triste? pour qui ces soupirs et ces gémissements? La terre étrangère est si belle! Que te manque-t-il? — Ce qui me manque? Tout me
terre le rejoint comme un pont à un autre lac d’un aspect plus sévère, près duquel les barons d’Arlay, les sires de Châlons fondaient au douzième siècle l’abbaye de Sainte-Marie. Sur une de ses rives s’élèvent les rustiques maisons du village de Malbuisson; sur l’autre le village de Saint-Point, illustré jadis par un noble prieuré de l’ordre de Saint-Benoit; çà et là de larges bâtiments agricoles, avec leur toit allongé, comme ceux des chalets de la Suisse, et quelques jolies maisons construites dans une riante enceinte par les heureux patriciens de Pontarlier.
En hiver, ce lac apparaît dans son cercle de neige comme une glace de Venise dans un cadre d’argent; au printemps, c'est une verte pelouse parsemée de fleurs, qui l’enlace comme un collier d’opales, de rubis et d’émeraudes. Quand une fraîche brise l’agite, son onde flottante s’épanche, avec un murmure mélancolique, sur des touffes de gazon ou des bouquets de myosotis, et décore d’une frange d’écume le tronc des vieux frênes. Dans les beaux jours d’été, l’hirondelle 11e se lasse pas de voleter à la surface de ce lac; la bergeronnette s’y abreuve en sautillant et en gazouillant; l’agile demoiselle y ouvre ses ailes diaphanes, et le papillon, dans un de ses caprices de papillon, ne craint pas de le traverser. Dans son cristal limpide, il reflète alors l’azur du ciel, le clocher d’une honnête paroisse*, les fleurs des jardins, les verts rameaux des bois, les épis dorés des champs de céréales, les actives cohortes de moissonneurs, les belles vaches dont la clochette résonne dans les pâturages, et la barque qui, d’un village à l’autre, transporte un joyeux couple d’amoureux, ou une honnête famille de paysans.
Près de là, au pied d’un cirque de rocs surmonté d’une couronne de sapins, est un bassin de granit évasé comme une coquille, et dans ce bassin une eau profonde, claire, transparente. On l’appelle la Source bleue, et ce mot est seulement trop prosaïque pour désigner ce diamant des bois. Sur la terre humide qui l’entoure s’étend une ceinture de mousse veloutée, et l’eau pure qui