CHAPITRE HUITIÈME
s échappe à petits flots de son réservoir coule en murmurant sous des feuilles de menthe et des rameaux de framboisiers.
Cette Source bleue et ce lac de Saint-Point sont pour moi une image des légendes populaires. Ainsi qu’une eau limpide, ainsi qu’un pur miroir, ces légendes nous représentent la nature distincte d’un pays, la physionomie, les occupations habituelles, le caractère particulier d’une population. Le passé y apparaît à côté du présent, la tour en ruines du belliqueux manoir près de la pacifique habitation du laboureur, et l’ogive du vieux couvent près de l’église champêtre récemment construite. Ceux-là ne les connaissent guère, ces instructives légendes, qui ne les considèrent que comme des contes d’enfants. Le poète qui se plaît à les lire, le voyageur qui les recherche dans les différents lieux qu’il parcourt, s’étonnent de tout ce qu’elles renferment de fictions ingénieuses ou d’enseignements naïfs, et l’ethnographe sait bien qu’elles lui sont d’un grand secours pour l’aider à retrouver l’origine et la filiation d’un peuple.
Cependant elles ont été longtemps ignorées, oubliées, ou tout au moins fort négligées. Les latinistes de la Renaissance, les élégants écrivains du dix-septième siècle, les beaux esprits et les philosophes matérialistes du dix-huitième siècle, ne pouvaient prendre goût à ces productions sans art, à ces humbles émanations des esprits incultes, des croyances ingénues : pâles violettes des bois, roses mystiques des monastères, poésie primitive du pâtre et de l’ouvrier.
En réalité, l’étude des légendes ne date guère que du commencement de ce siècle. Les frères Grimm, ces deux célèbres philologues, ont surtout puissamment contribué à la développer et à la propager. A leur exemple, d’autres érudits allemands ont interrogé les souvenirs du vieillard, scruté les archives des paroisses, et par la tradition, verbale ou écrite, ont recueilli les légendes des diverses principautés de l’Allemagne. Le même travail s’est fait en Danemark, en Suède, en Norvège, dans le royaume bri-
tannique, surtout on Irlande, dans les Pays-Bas et dans plusieurs de nos provinces de France. En Suisse, M. J. Wyss est l’un des premiers qui entreprit de faire connaître quelques-unes des histoires populaires de son pays. Dernièrement trois autres écrivains, plus patients que M. Wyss ou plus hardis, en ont publié un assez grand nombre1.
Leurs collections nous donnent un cycle de légendes d’un ca¬
ractère particulier, bien distinct de celui qui se manifeste en d’autres contrées. On ne retrouvera là ni l'exubérance d’imagination qui éclate en tant de couleurs brillantes et de scènes dramatiques dans les contes de l’Orient, ni les sombres fables mythiques des régions Scandinaves, ni la variété de fictions idéales et de touchantes aventures des légendes germaniques, ni les féeriques images et les religieuses traditions de la verte Érin, ni la chevaleresque ardeur de France ou d’Espagne.
Les légendes helvétiques sont simples et calmes comme l’existence habituelle de ceux qui les ont adoptées, et se les sont transmises. Les phénomènes des Alpes, les différentes scènes des saisons, y reparaissent constamment. I.e merveilleux s’y montre quelquefois, mais dans des proportions modérées, dans une alliance étroite avec les incidents de la vie réelle, et pour ainsi dire comme une émanation même de la nature, comme les feux follets qui le soir voltigent dans les prairies marécageuses, comme les vapeurs qui s’élèvent du sein des vallées, montent le long des bois, et se déroulent sur les flancs des montagnes, comme les nuages échevelés qui courent éperdus sous le souffle de l’ouragan on les nuées d’argent, les nuées diaphanes qui dans un jour serein, se balancent mollement sur un ciel de pourpre.
C’est le sentiment de la nature qui anime et colore la plupart de ces légendes helvétiques; les hommes qui les ont faites étaient
1 Kohlrusch. Schweizerisches Sagenbuch. 1 vol. in- 8 ; Leipzig, 1854. — Rochholx,. Scliweiiersagen aus dem Aargau. 2 vol. in-S: Aarau, 1850. — Tlt. Ve maleken. Alpensagen. 1 vol. in-8: Vienne, 1858.