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CHAPITRE HUITIÈME

les enfants de la nature; ils vivaient sous son influence comme des lils dociles sous le rire joyeux ou le regard austère d’une mère. Dans l’isolement de leur hameau, pendant les longs hivers, dans leurs stations d’été sur les montagnes, ils admiraient naïvement les divers spectacles qui s’offraient à leurs regards. Dans leur placide ignorance des idées intellectuelles des grandes villes et des théories scientifiques, ils expliquaient par la conception d’une puissance mystérieuse, par une fable, l’action extraordinaire des éléments, le phénomène géologique ou météréologique qu’ils ne pouvaient comprendre. Dans la candeur de leur esprit, ils associaient à leurs émotions tout ce qui se mouvait, palpitait, bourdonnait, et se développait silencieusement autour d’eux.

Dans leurs légendes, les eaux, les bois, les plantes ont le sentiment de la vie. Il y a des arbres qui pleurent et qui saignent quand on les abat; il y a des chapelles solitaires, voire même des châteaux orgueilleux, dont l’existence est liée à celle des quelques modestes arbrisseaux qui les entourent; si l’arbrisseau meurt, l’édifice s’écroule. Sur les Alpes, croit une petite fleur à quatre feuilles, et à quatre pétales blanches, qu’on appelle la fleur du bonheur. A celui qui la posséderait, tout réussirait en ce mondé : désirs d’ambition, désirs de fortune, et les désirs d’amour les plus turbulents, et les plus dévorants. Mais cette fleur magique ne se trouve que sur les cimes escarpées et on ne peut la cueillir que dans la nuit de la Saint-Sylvestre, quand le ciel est noir el la terre couverte de neige. Nul homme encore ne fa trouvée; nul homme ne doit jouir d’un bonheur complet.

Dans les mêmes légendes, les animaux ont des facultés que les zoologistes des écoles scientifiques n’ont pas encore eu l’habileté de reconnaître, hes oiseaux se souviennent du passé, annoncent l’avenir, et sont quelquefois les instruments intelligents de la justice de Dieu.

A chaque printemps, des cigognes revenaient nicher dans un village de l’Argovie, hes habitants de ce village aimaient à les

voir, et, dès leur bas âge, les enfants apprenaient à les respecter. Un jour pourtant, un brutal paysan pour faire parade de sa force lança une pierre à l’un de ces innocents oiseaux, et le tua. L’année suivante, les cigognes ne revinrent plus à leurs nids accoutumés, ni la seconde, ni la troisième, ni la quatrième année. On les voyait à l’époque habituelle de leur retour, passer au-dessus du village. Elles semblaient le regarder un instant tristement, puis elles s’éloignaient . Mais dans l’hiver de la cinquième année, le paysan qui avait tué une de leurs compagnes étant mort, les cigognes reparurent quelques mois après et reprirent possession de leur ancien gite.

Dans une enceinte de rochers déserts, des voleurs égorgent saint Meinrad. Aucun être humain ne les avait vus, et ils comptaient bien que leur crime resterait impuni. Mais deux corbeaux étaient là qui vivaient habituellement près du saint ermite, et qui, le voyant étendu par terre, baigné dans son sang, se mettent aussitôt à la poursuite de ses assassins. Us le poursuivent par monts et par vaux, silencieux, inflexibles comme les Euménides. En vain les meurtriers remarquant, dans le trouble de leur conscience, l’étrange persistance de ces témoins de leur crime, essayent de leur échapper en se glissant le soir dans les ravins, en se cachant dans des forêts. Le lendemain, en se remettant en marche, ils voient s’ouvrir près d’eux les ailes noires des oiseaux vengeurs. Ils espèrent que le mouvement d’une ville les délivrera de cette obsession . Ils se rendent à Zurich, et là, au beau milieu de la place, les corbeaux qui n’ont cessé de les accompagner se perchent sur le toit d’une maison en croassant, en poussant des cris lamentables; les meurtriers croient entendre une voix implacable qui dénonce leur scélératesse à tous les passants. Us regardent les corbeaux, et pâlissent, et, dans la frayeur qui les saisit, confessent eux-mêmes leur crime. Dans la cité même où ils croyaient trouver un refuge ils furent exécutés, et le corps de leur sainte victime fut transporté au couvent de Reichnau.

« Du temps que les bêtes parlaient, » a dit la Fontaine qui les fait si bien parler. Dans la nuit de Noël, les bêtes jouissent réellement du don de la parole et causent entre elles amicalement. Un paysan qui voulait s’assurer de la véracité de cette croyance populaire, entra au milieu de cette nuit solennelle dans son étable. Ses bœufs broyaient tranquillement le foin placé dans leur râtelier. Un instant après, l’un d’eux dit à son voisin : « Nous allons avoir encore cette semaine un rude travail. — Comment donc? réplique l’autre, toutes les récoltes sont finies, et nous avons charrié les provisions de bois pour l’hiver. — Oui, mais nous serons obligés de conduire un cercueil au cimetière, car notre maître mourra cette semaine. »

À ces mots, le paysan épouvanté jette un cri et tombe évanoui. A son cri d’alarme, les gens de la maison arrivent près de lui, le relèvent et le couchent dans son lit. Le lendemain il racontait à sa famille ce qu’il avait entendu, et quelques jours après, un chariot attelé de deux bœufs le transportait en effet au cimetière.

Les serpents ont aussi de singulières facultés. Ils forment une sorte de république monarchique gouvernée, comme celle des abeilles, par une reine. Comme la vouivre de Franche-Comté, cette reine porte sur la tête une couronne de diamant qui grandit chaque année pendant dix ans, et lorsqu’elle va se baigner, elle la dépose au bord de l’eau. Mais malheur à celui qui oserait s’emparer de ce trésor! Terrible est la colère de roi, dit la Bible. Terrible aussi est la c dère de cette souveraine. Un sifflement lui suffit pour rassembler une légion de bêtes venimeuses dont la moindre blessure est mortelle. Mais si la race des serpents 11e pardonne pas l'offense qu’elle a subie, elle se souvient aussi du service qui lui a été rendu.

Une vieille chronique rapporte que lorsque Charlemagne était à Zurich, il lit annoncer dans la ville et. les environs qu’à l'heure de ses repas tous ceux qui auraient une plainte à lui adresser, ou un acte de justice à lui demander, n’auraient qu’à sonner une

cloche suspendue à une colonne devant sa demeure; à l’instant même, ils seraient admis en sa présence.

Un jour que le magnanime empereur était à table avec ses vaillants chevaliers, la cloche retentit d’une façon inaccoutumée. Charlemagne ordonne à ses valets de lui amener le nouveau solliciteur. Ils reviennent un instant après annoncer qu’ils n’ont vu personne. Cependant la cloche retentit une seconde et une troisième fois plus fortement encore que la première, et l’on ne voit encore personne. Mais, en y regardant de plus près, un des valets distingue un serpent qui se suspendait au cordon de la cloche pour la faibre vibrer. En apprenant quel étrange pétitionnaire venait invoquer son secours, Charlemagne se lève et s’avance sur le seuil de la porte, disant que si l’occasion s’en présentait, il devait rendre justice aux animaux tout aussi bien qu’aux hommes. En face de l’éminent maître de tant d’États et de tant de peuples, le chétif reptile s’incline avec respect, puis le regarde d’un air suppliant et se met à ramper du côté du lac, et se retourne, après avoir pris cette direction, pour voir si l’empereur le suit.

Le bon empereur le suit pas à pas. Arrivé près d’une cavité rocailleuse, le serpent s’arrête, et Charlemagne découvre la grotte humide où l’infortuné serpent avait couvé ses petits. Cette grotte était occupée par un animal monstrueux. Charlemagne le fait tuer, et le serpent rentre avec un frémissement de joie dans sa demeure. Le lendemain, on le voit reparaître au palais, non plus cette fois pour implorer une équitable protection, mais pour témoigner sa gratitude à son bienfaiteur. Il se glisse dans la salle à manger, se lève à la hauteur de la table et dépose dans la coupe impériale un diamant d’un éclat sans pareil.

La chronique ajoute que ce diamant, extrait des entrailles de la terre, était un talisman au moyen duquel on pouvait s’assurer à tout jamais l’amour que l’on souhaitait. Charlemagne le donna à sa femme, qui n’aspirait qu’à être aimée de lui par-dessus tout. Dès ce moment il se sentit attiré vers elle parmi charme indicible

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