CHAPITRE HUITIÈME
et insurmontable. Il ne pouvait se séparer d’elle, et oubliait ses guerres, ses projets de conquête, ses plans d’administration, au grand étonnement de ceux qui l’avaient vu si belliqueux et si entreprenant.
Elle mourut, la belle impératrice; mais, quelques heures avant sa mort, elle avait pris soin de garder le diamant, dont elle connaissait le merveilleux pouvoir. Charlemagne continuait à l’aimer. Il ne permit pas qu’elle fût ensevelie; il voulait la garder constamment près de lui, jusqu’à ce qu’enfin le sagace archevêque Turpin, soupçonnant dans une telle passion quelque sortilège, s’avisa d’en chercher la cause. On découvrit la pierre magique cachée sous la langue de la morte, et à peine l’eut-on enlevée, que Charlemagne, passant la main sur son front, comme s’il s’éveillait d’un rêve, s’écria : «Que vois-je? un cadavre hideux! Qu’on l’emporte dans un caveau! »
Que d’idées philosophiques au milieu de ces contes des anciens temps! Combien d’hommes restent ainsi attachés par un fatal prestige à une femme dont le cœur a cessé de répondre à leur amour! Une heure vient où le prestige disparaît, et alors ils reconnaissent avec un sentiment de honte leur folle hallucination.
Dans les légendes de la Suisse, les lacs, les fontaines, les rivières ont, comme les montagnes, les bois et les animaux, une teinte de merveilleux, ici, par l’effet d’un événement mémorable, ailleurs, par un épisode dramatique ou par un miracle.
A la surface du lac de Morgarten, on voit, dit-on, éclater des taches de sang, le 16 novembre, au jour anniversaire de la bataille que les premiers confédérés de l’ïïelvétie livrèrent là, en 1515, à l’armée de Léopold d’Autriche.
Dans un des districts de l’Argovie, une jeune, belle et vertueuse châtelaine, poursuivie par de féroces ennemis, se sauve dans les montagnes, gravit dans l’obscurité de la nuit un sentier escarpé, et tombe dans l’Aar. Mais le fleuve compatissant ne l’engloutil
point, il l’aide à se relever, il la porte légèrement sur ses flots, il la porte par ses longs circuits jusqu’au pied d’une demeure où elle trouvera un doux refuge. Le soir, à la clarté de la lune, parfois on distingue encore sur le courant de l’Aar la trace lumineuse des pas de cette noble femme dont les peuples de l’Argovie vénèrent la mémoire.
Sainte Verena a aussi cheminé debout sur les flots de l’Aar, et les cloches des églises sonnaient d’elles-mêmes, la nuit comme le jour, dans les villages devant lesquels elle passait, et, à l’endroit
limpide qui coule encore et guérit diverses maladies.
A d’autres eaux se lie une leçon de morale ou une touchante histoire.
Un avare, un cruel bailli a opprimé sans pitié les gens soumis à son pouvoir. Une veuve éplorée le conjure de lui accorder un délai pour s’acquitter d’une de ses redevances. Le bailli, pour toute réponse, ordonne à ses satellites de conduire cette femme en prison. La malheureuse, réduite au désespoir, le maudit et appelle sur lui la punition de Dieu. Aussitôt le ciel se couvre de nuages noirs, l’ouragan se lève, la foudre éclate, la terre tremble et s’entr* ouvre. Le château de l’impitoyable bailli s’abîmedans un gouffre béant, et à sa place apparaît une vaste et profonde nappe d’eau.
Ainsi que les naufragés de la vie, qui, dans les souvenirs du passé, sous les flots des années, s’obstinent tristement à rechercher les vestiges du bonheur dont ils ont joui, le sombre châtelain erre, dit-on, la nuit au lieu où s’élevait sa demeure, la cherche du regard dans l’onde qui l’a engloutie, puis soupire et s’éloigne.
Dans un autre village, une jeune femme meurt quelques jours après avoir accouché d’un lils. On l’ensevelit dans le cimetière, séparé de son habitation par un ruisseau. Le soir même, les gens du village entendent des gémissements qui se prolongent pendant plusieurs heures. La nuit suivante les mêmes plaintes recommencent. Tout le monde les écoutait, tout le monde en était ému, et per-