‹ Voyage en SuisseChapitre 83 sur 200 · CHAPITRE HUITIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE HUITIÈME

sonne ne pouvait en expliquer la cause. A la fin un vieillard s’avise d’aller regarder du côté du cimetière et s'aperçoit que le pont par lequel le village se rejoignait à l’enceinte funèbre avait été accidentellement brisé. Il était facile alors de comprendre d’où provenaient les mystérieux gémissements. La femme qui meurt en couches doit revenir, dit la légende populaire, chaque nuit, pendant six semaines, visiter son enfant. La pauvre mère qu’on venait d’enterrer avait voulu revenir ainsi près de la couchette de son fils, et, le pont étant rompu, elle n’avait pu traverser le ruisseau et elle se désolait dans son deuil. On se hâta de placer quelques planches sur le cruel ruisseau. Le soir même, les lamentations cessèrent. La bonne mère sortait de sa tombe, rentrait dans son lit maternel, et, dans le silence de la nuit, se penchait comme un ange gardien sur le berceau de son enfant.

Jadis, le pays de Suisse était, disent les savants, tout entier englobé dans l’immense Océan. Les flots de la mer s’élevaient à quinze cents toises au-dessus des prairies sillonnées à présent par la charrue des laboureurs. Les hautes montagnes qui maintenant dominent au loin les collines et les vallées apparaissaient alors comme des lies éparses sur les vagues. Les rocs élevés ont gardé les traces de l’eau qui les a longtemps inondés. On y trouve des pétrifications de plantes et des coquillages qui jadis ont dû vivre et s’épanouir dans les profondeurs des flots. S’il finit en croire le livre que Justi a composé sur la formation du globe, et Wagner, le savant auteur de YHistoria naturalis Hclveliæ , on aurait même découvert dans une des cimes de l’Oberland les débris d’un navire avec ses mâts et ses ancres, et les ossements de quarante hommes d’équipage, pétrifiés : « Le doigt de Dieu , dit l’illustre Zschokke, a laissé son empreinte dans les diverses couches des montagnes, et du sein de nos grottes souterraines, la voix de la nature nous révèle qu’avant de devenir le séjour d’une peuplade humaine, la terre helvétique a éprouvé plus d’un bouleversement total. »

Dans des temps plus rapprochés de l’époque actuelle, l’état phy-

sique de la Suisse était encore différent de ce qu’il est aujourd’hui. l)e beaux arbres croissaient là où l’on ne voit plus que de chétifs arbrisseaux, et l’on cultivait des terrains qui maintenant ne produisent pas un grain de seigle. Dans le Valais, on a trouvé les l'estes d’un pont en pierre dans un endroit où l’on ne distingue pas à présent une issue, et des traces de routes sur des cimes qui ne touchent plus qu’à des abîmes. Haller raconte que dans sa jeunesse, il voyait encore chaque été reverdir des montagnes qui plus tard se sont couvertes de neiges éternelles. Dans un district du canton de Lucerne, où nul être humain ne se hasarderait à passer l’hiver, on a découvert les vestiges d’un hameau et d’un moulin. Entre le Faulhorn et le Rœthihorn, dans un large espace perpétuellement revêtu d’un épais amas de neige, il y avait autrefois de grands arbres et un village florissant. On dit qu’une jeune fille de ce village ayant un matin trouvé près de la fontaine un glaçon, l’apporta à son père comme une curiosité. Le père lui dit en secouant la tcte : « C’est là une triste chose à voir; c’est l’indice des changements qui nous menacent , le signe des jours sombres et froids. »

En des phases régulières de la vie des peuples, l’homme inexpérimenté s’étonne d’une nouvelle manifestation et il n’en devine pas le sens. Le vieillard qui voit de loin, y discerne avec douleur le pronostic des jours sombres et froids que ses enfants devront souffrir.

Une ancienne tradition rapporte qu’une cité considérable s’élevait autrefois sur le Matterhorn, à l’ouest du mont Rose. Un jour, Ahasvérus passant par cette ville dans un de ses perpétuels voyages de juif errant, dit à ceux qui s’étaient rassemblés autour de lui avec surprise : « Quand je reviendrai ici pour la seconde fois, là où l’on voit à présent des maisons et des rues, on 11e verra que des arbres et des amas de pierres; quand je reviendrai pour la troisième fois, toute la montagne sera couverte de neige et de glace. » Le Juif errant a gravi trois fois, ajoute la tradition, à la

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cime il u Matlerhorn, et sa prédiction s’est réalisée. Le sol fécond, le sol paré d’une fraîche verdure et animé par une active population n’est plus qu’un désert de neige.

Les légendes suisses attribuent à une punition de Dieu ces révolutions géologiques.

Les habitants de la Blumisalp et de ces autres belles montagnes où des essaims d’abeilles produisaient un miel aromatique, où des vaches superbes, paissant toute l’année dans de gras pâturages, remplissaient d’un lait onctueux les seaux de la fermière, où le laboureur obtenait par un facile travail d’abondantes récoltes, ont été aveuglés par l’éclat de leur fortune et égarés par l’orgueil, ce péché de Satan. Ils se sont enivrés, de la jouissance de leurs richesses, ils ont oublié qu’à la possession des biens de ce monde est attaché un devoir, un rigoureux devoir d’hospitalité et de charité. Au lieu de faire un sage et juste emploi de leurs trésors, ils ne s'en sont servis que pour se plonger dans une indigne mollesse ou dans des tourbillons de lètes voluptueuses. Ils ont fermé leurs oreilles aux supplications des malheureux, chassé le pauvre du seuil de leurs demeures, et Dieu les a punis.

Un de ces mauvais riches s’était fait construire sur les pentes verdoyantes de la Blumisalp une maison splendide, pour y demeurer avec une courtisane. Le lait le plus pur était versé chaque matin dans la baignoire de cette femme, et les escaliers des terrasses de son jardin étaient faits, dit la légende, non point avec des blocs de granit, mais avec de bons et beaux fromages. Le Sardanapale des montagnes avait hérité de tous les domaines de son père, et tandis qu’il en faisait un tel usage, sa veille mère, reléguée loin au fond de la vallée, vivait dans la misère.

La pauvre vieille, ayant froid, ayant faim, vient un jour invoquer sa pitié, et il la repousse rudement. Elle lui dit qu’elle esl faible et 11e peut plus travailler, qu’elle est seule dans sa cabane, indigente sans secours, infirme sans appui ; elle le prie de lui accorder seulement les miettes de ses festins, et un refuge dans ses

étables à côté de ses animaux, et il lui ordonne de se retirer. Elle lui montre ses joues ridées par la douleur plus encore que par l’âge, ses bras amaigris, ses bras qui l’ont porté, quand il était petit, et il la menace de la faire chasser par ses domestiques.

Alors elle s’éloigne, la malheureuse ! Elle redescend vers sa cabane. Si cruel que soit l’outrage qu’elle vient de subir, elle ne peut maudire le fils qu’elle a enfanté, qu’elle a nourri et bercé. Mais tandis qu’elle chemine d’un pied débile, le front baissé, des sanglots qu’elle ne peut contenir s’échappent de son cœur oppressé, et des larmes amères coulent de ses yeux. Dieu compte les larmes de la mère outragée.

A peine était-elle arrivée dans le vallon, que l’ouragan vengeur éclate ! Le lils ignominieux voit son habitation frappée par la foudre, ses trésors, ses bestiaux consumés par les flammes. Luimême ne peut échapper à ce feu du ciel; il y périt avec sa honteuse compagne, et les champs dont les riches produits ne servaient qu’à solder ses débauches sont couverts d’une masse de neige qui ne fondra plus, et à la place où sa mère implorait vainement sa compassion, l’ébranlement du sol a creusé un abîme, et là où sont tombées les larmes de cette mère désolée, on voit à présent tomber goutte à goutte les larmes froides des glaciers éternels.

Une quantité de traditions de la Suisse nous présentent dans des scènes dramatiques ce même châtiment du vice et des duretés de cœur, et cette pensée morale, cette ferme croyance en une justice providentielle, ce dogme d’expiation, nous le retrouvons dans ioutes les légendes populaires de l’Europe.

11 a été bon et souffrant et, religieux, le peuple du moyen âge, qui faisait ces légendes, et, toutes ses vibrations de cœur, et toutes ses émotions de joie, de gratitude, de piété, de douleur se reflètent dans ces récits fictifs qu’il compose naïvement et qu’il raconte dans les veillées du soir, et transmet comme l’héritage de sa pensée à ses enfants. •

Dans l’élan de sa reconnaissance, il idéalise, il consacre la mé-

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