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CHAPITRE HUITIÈME

moire de ceux qui l’ont aidé dans ses travaux, et consolé dans ses peines; mais il cloue au pilori de son histoire, il flétrit d’une tache indélébile les avares, les usuriers, les juges prévaricateurs, les larrons, les assassins, les impies, tous les mécréants, dont les vices, les crimes ou les égarements le révoltent, et les maitres iniques qui outragent sa religion, ou oppriment sa faiblesse.

Dans cette juridiction du peuple, le foyer de famille est son tribunal, et sa légende est sa sentence. S’il ne peut voir punis sur cette terre ceux qui l’ont trompé, appauvri, écrasé, il les dévoue aux châtiments d’un autre monde, il les livre à l’enfer, il les condamne à des supplices que Dante lui-même n’avait pas imaginés, et il ne doute pas que ces supplices ne leur soient infligés par la main de Dieu.

Dans les nuits d’hiver, au milieu du sifflement des vents, il distingue des aboiements de chiens, et des cris lamentables; c’est le féroce chasseur qui dans la frénésie de sa chasse dévastait autrefois sans pitié le champ du pauvre, ou profanait les saints jours de fêtes, et qui, en expiation de ces crimes, doit courir par monts et par vaux, par le froid et la neige, jusqu’au jour du jugement dernier.

Dans la profondeur des bois, parfois, à la clarté de la lune, il entrevoit la pointe d’une tourelle, la crête d’un rempart. C’est le château d’un rapace seigneur qui ne songeait qu’à amasser de l’argent, par toutes sortes d’exactions, et qui a été englouti avec ses trésors.

Sur la pente des montagnes, on entend des soupirs et des gémissements qui annoncent une grande fatigue; c’est un bailli cruel qui asservissait les bûcherons aux plus rudes travaux, et qui doit endurer les tourments de Sisyphe. Chaque jour il est obligé de monter jusqu’au haut d’une cime escarpée un tronc de sapin qui, lorsqu’il croit atteindre son but final lui retombe sur la poitrine.

Telle a été la vengeance du peuple; mais, par malheur, elle ne

lui a pas toujours suffi. Plus d’une lois il a pris les armes, il s’est révolté contre ceux dont il avait longtemps supporté avec patience le pouvoir. Il a ravagé les domaines de ses maîtres, démoli leurs châteaux et, dans l’aveuglement de sa rage, égorgé l'innocent avec le coupable.

Sanglantes jacqueries ! terribles guerres des paysans, effroyable discorde des révolutions! «Malheur! malheur! dit Schiller, quand au milieu des populations l’étincelle a longtemps couvé, quand la foule brisant ses chaînes cherche par elle-même un affreux appui; alors la révolte suspendue aux cordes de la cloche la fait gémir dans l’air, et change en instrument de violence un instrument de paix. »

«Liberté ! égalité !» voilà les mots qui retentissent. Le bourgeois paisible saisit ses armes ; la multitude inonde les rues et les places, des bandes de meurtriers errent de côté et d’autre. Les femmes deviennent des hyènes et se font un jeu de la terreur. De leurs dents de panthères, elles déchirent le cœur palpitant d’un ennemi. Plus rien de sacré ; tous les liens d’une réserve pudique sont rompus. Le bon cède la place au méchant, et les vices marchent en liberté. Le réveil du lion est dangereux, la dent du tigre est effrayante; mais ce qu’il y a de plus effrayant, c’est l’homme dans son délire. Malheur à ceux qui prêtent à cet aveugle éternel la torche, la lumière du ciel; elle ne l’éclaire pas; mais elle peut entre ses mains incendier les villes, dévaster les campagnes.

Il est triste d’arrêter sa pensée sur ces avalanches des révolutions humaines, bien plus longues et plus désastreuses que les avalanches des Alpes.

-l’en reviens aux légendes.

Les Suisses ont/ comme les anciens peuples de l’Orient, des légendes mythiques d’animaux fabuleux, symboles grossiers des forces brutales de la nature, et des légendes de différents génies représentant le principe du bien et du mal. Comme tous les peuples européens, ils ont un grand nombre d’histoires de diableries et de

sorcelleries. Leur diable est, comme celui des contes d’Allemagne, de Suède, d’Irlande, un pauvre diable qui fait vraiment un piteux métier. 11 se donne une peine extrême pour subvenir aux folles dépenses d’un prodigue, et pour satisfaire aux besoins d’une communauté. 11 va chercher des trésors dans les entrailles de la terre, il taille des routes sur les rochers, il construit des ponts sur l’abime, le tout afin de gagner une âme, et cette âme lui échappe par la ruse de ceux qui l’ont employé à leur service. A la place de la créature humaine sur laquelle il comptait, on lui livre un chien ou une chèvre. S’il essaye de protester, on l’asperge d’eau bénite, et il s’enfuit tout honteux de sa déconvenue.

Les sorcières sont plus malignes. Elles apprennent dans leurs réunions du sabbat de très-vilaines choses, et leur inimitié est fort dangereuse. Elles peuvent plonger une mère dans la désolation en faisant mourir son enfant, et ruiner un pâtre en jetant un maléfice sur ses bestiaux. Comme Médée, leur antique reine, elles ont des passions ardentes;» comme les sorcières de Macbeth, elles composent des mixtures infernales. Mais tôt ou tard, elles sont découvertes dans leurs ténébreuses opérations. Elles sont arrêtées, conduites en prison, appliquées à la torture. Alors elles avouent leurs promenades nocturnes du samedi, leurs relations familières avec Satan; tous les crimes qu’elles ont commis, et elles sont brûlées sur la place publique pour l’édification des fidèles et la consolation de ceux dont elles ont navré le cœur ou anéanti la fortune.

L’inflexible juge de Dole, l’illustre Boguet, combien il en a fait brûler, au dix-septième siècle, dans notre province de Franche- Comté! 11 y en avait qui comparaissaient à son tribunal avec un visage si doux et une expression si candide, qu’à les voir on était tenté de les considérer comme d’innocentes bergères; mais l’ingénieux Boguet ne se laissait point prendre à leurs belles apparences. 11 les interrogeait avec un tel art, il les enlaçait dans un tel réseau de fines questions, qu’elles finissaient par déposer leur

or,

masque et par avouer qu’elles avaient eu de fréquentes accointances avec Vert-Bois et Bois-Joli. Vert-Bois et Bois-Joli étaient les galants pseudonymes de Satan. Dès que l’habile magistrat avait oh-

tenu cette première confession, le procès était bientôt résolu et l’arrêt prononcé.

Dans les traditions mythiques de l’Helvétie, il y a peu de ligures de géants. C’est dans les plaines d’Allemagne que les géants se dressent de toute la hauteur de leur énorme stature, jouent avec des rochers comme avec des grains de sable, enlèvent en se promenant le laboureur avec son valet, sa charrue, ses chevaux, mettent tout cet attirail dans leur poche et l’apportent à leur petite fdle comme un léger jouet d’enfant.

Mais, au milieu des Alpes, le peuple a devant lui les éternels géants des montagnes, qui rapetissent à ses yeux tonie idée de géants humains.

C’est peut-être par un effet de cette impression que son esprit se complaît dans l’image d’une foule d’êtres alertes, actifs, ingénieux, mais tout petits. On les appelle dans la Suisse française des Serrants, et dans la Suisse allemande des Maennlein, des Toggeli, des Twirgi. Ils sont disséminés dans tout le pays. L’hiver, ordinairement, on ne les voit guère. Ils vivent alors pour la plupart dans des grottes mystérieuses. Mais dès que le printemps revient, ils sortent de leur retraite, se dispersent gaiement dans les bois et les vallées, gravissent les montagnes, s’asseoient au foyer du chalet, et il en est qui toute l’année restent dans la maison du laboureur ou du pâtre.

Il est au Mogol des follets Qui font office de valets,

Tiennent la maison propre, ont soin de l’équipage, Et quelquefois du jardinage.

Les servants de la mythologie suisse sont plus occupés que ces follets du Mogol dont parle la Fontaine. Ils travaillent dans les

champs, surveillent les granges et l’étable, et s’occupent aussi du ménage. Lorsqu’il en est besoin, ils vont puiser de l’eau à la citerne, fendent le bois, entretiennent le feu de la cuisine et souvent bercent les petits enfants. Toujours occupés des intérêts de celui auquel ils se sont dévoués, et toujours en éveil, ils vont, viennent, trottinent. C’est une bénédiction. Et pour les récompenser de tant de bons services, il suffit de placer pour eux, chaque jour, sur une tablette très-propre, une tasse de lait. Il en coûte plus cher pour nourrir un chat paresseux qui ne fait que se lécher les pattes ou dormir au soleil.

Tous les maennlein ne se dévouent point ainsi exclusivement à la prospérité d’une maison. La plupart, au contraire, ne peuvent s’astreindre à demeurer longtemps sous le même toit. Ils aiment la liberté. Mais s’ils se retirent loin des villages, sous le dôme des forêts ou sous la voûte d’une caverne rocailleuse, ce n’est point pour y vivre dans l oisiveté. Un de leurs plus grands plaisirs est de travailler, et avec leur bienveillance et leur générosité de caractère, c'est pour l’homme qu’ils travaillent. Tantôt ils secondent le berger dans sa tâche; ils l’aident à conduire ses troupeaux par d’étroits défilés sur les hautes montagnes, et si une de ses vaches vient à s’égarer, ils vont eux-mêmes la chercher et l’empêchent de tomber dans les précipices. Tantôt ils s’associent à la tâche du faneur ou du moissonneur et abrègent considérablement sa besogne, car malgré leur petite taille, ils sont très-forts et accomplissent de pénibles labeurs. Tantôt ils font eux-mêmes toute une récolte, lorsque dans une de leurs sages prévisions ils la croient

exposée à quelque désastre. Un matin, un paysan que ces braves petits bonhommes avaient pris en affection, voit à sa grande surprise ses champs de blé à moitié fauchés, le lendemain, tous scs épis étaient abattus, liés en gerbes et transportés dans sa grange. Puis un orage éclatait qui aurait complètement anéanti sa moisson si elle était restée sur son terrain. Les maennlein avaient, trois jours d’avance, pressenti cet orage. Ils savent une foule de choses,

ces gentils maennlein, ils connaissent les plantes qui guérissent les blessures,, et celles dont l’homme peut faire une salutaire potion en diverses maladies, et celles qui sont les plus favorables au bétail. Us connaissent aussi certains pâturages secrets que nul pâtre ne peut découvrir. Quelquefois ils y conduisent les vaches amaigries et débiles et les ramènent â leur propriétaire dans un état superbe. Quelquefois, par leur puissance surnaturelle, ils opèrent, en restant invisibles, une partie de leurs bonnes œuvres. Ils déposent discrètement près de la jeune fille qui va se marier une. parure de noces, près du bûcheron fatigué une boisson rafraîchissante, près du pauvre laboureur un mets appétissant et réconfortant. Mais comme ils se plaisent à s’allier ouvertement à l’homme, le plus souvent ils n’usent point de leurs facultés magiques et se réjouissent de vivre pleinement avec lui.

Le soir, quand ils ont si bien agi et si bien travaillé, ils s’asseoient au penchant d’une colline, sous les verts rameaux de sapins, et comme d’honnêtes ouvriers satisfaits de leur journée, ils se mettent â chanter.

Leur chant a un charme singulier et indéfinissable qu’on ne peut comparer à celui d’aucune musique humaine. Quand on entend, dans la solitude de la montagne, résonner leurs douces et vagues, et légères modulations, on dirait le souffle caressant de la brise dans les roseaux de Syrinx, le soupir des eaux, le murmure des bois réunis en un même accord harmonieux. On dirait la voix même, la voix mélodieuse de la nature exhalant, dans son recueillement du soir, sous le ciel étoilé, un hymne d’amour et une

prière.

Les Maennlein de la Suisse, comme lesStrœmkarlarsdela Suède, enseignent quelquefois leur chant â ceux qui leur inspirent une affection particulière. Ainsi, quand un pâtre de l’Oberland étonne les voyageurs par 1 habileté extraordinaire avec laquelle il fait retentir sonalphorn; quand la jeune batelière de Thun ou de Brien z ravit un cercle d’auditeurs par la pureté et la flexibilité de

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