CHAPITRE HUITIÈME
pour l’affranchir des liens magiques qui l’enchaînent dans cette caverne, il faut l’embrasser trois fois, et elle n’apparaît à celui qui a conçu ce chevaleresque projet que sous la forme d’un animal immonde, dont les yeux dardent un regard effrayant et dont le museau exhale une odeur infecte.
Près de Reinach, dans le canton d’Argovie, s’élève une colline couverte de broussailles qui renferme une quantité de trésors. Un soir, un pauvre berger passant sur cette colline aperçoit une femme revêtue d’une longue tunique blanche, qui, d’un geste impérieux, sans prononcer un mot, l’engage à la suivre. Il la suit, et elle le guide en silence par un étroit sentier, à travers des taillis épais, jusqu'auprès d’un roc solitaire, voilé par de sombres rameaux. Là, elle lui fait signe de se baisser, et, au beau milieu du roc, il découvre une cassette en fer pleine de pièces d’or. Elle l’invite du regard à puiser dans cette cassette ; il obéit machinalement, et en se relevant il voit une énorme meule de moulin suspendue sur sa tête par un fd, et la maudite femme qui tient des ciseaux à la main et s’apprête à couper ce fd. Alors une terreur panique le saisit. Il rejette précipitamment par terre l’argent qu’il avait déjà amassé et s’enfuit.
Toutes ces fictions populaires ne sont-elles pas un curieux enseignement? ne nous offrent-elles pas dans leurs diverses scènes un symbole, ou des trames ténébreuses, ou des témérités que suscite l’appât de la fortune, des profonds dégoûts qu’il faut savoir surmonter pour la conquérir, et des mortelles anxiétés inhérentes souvent à sa possession?
Aux diverses traditions que je viens d’énumérer il faut joindre quelques histoires de villages. L’amour s’y montre, non point tel qu’on le voit souvent dans le beau monde des grandes villes, oublieux et mobile, mais tel que les âmes fermes le conçoivent, (idèle à ses promesses, inébranlable jusqu’à la mort. J’en choisis deux exemples, en raison de leur caractère essentiellement helvétique.
Une jeune fille après avoir longtemps, énergiquement résisté à la volonté d’un tuteur, qui exerce sur elle l’autorité absolue d’un père, finit par se résoudre en apparence à épouser un homme qui lui est odieux. 11 y en a un autre qu’elle aime du fond du cœur, et à celui-là elle a juré de ne vivre que pour lui. La veille de son mariage, elle le prie de la sauver de lïmion qu’elle abhorre. — Soyez tranquille, lui dit-il, ceux qui veulent nous désunir en ce monde nous réuniront à jamais dans l’autre. Il s’en va le lendemain matin sur les Alpes, et à l’heure où déjà les cloches annonçaient la cérémonie nuptiale, où l’on pressait la jeune tille d’achever ses préparatifs pour se rendre à l’église, il s’avance vers elle, il lui présente un beau bouquet de fleurs bleues, un bouquet de tiges d’aconit choisies parmi les plus vénéneuses. Elle le respire avec force, puis le lui rend; il le respire de même, et tous deux meurent empoisonnés par la même plante.
L’autre histoire doit également émouvoir les bonnes gens à qui une vieille femme la raconte, le soir à la veillée.
« Ecoute, dit un fier baron suisse à un de ses jeunes vassaux, tu as eu la hardiesse de lever les yeux sur ma fille, l’audace de l’aimer, et l’insolence de lui déclarer ta passion. Je pourrais te châtier comme tu le mérites, mais ma fille dit aussi qu’elle t’aime, et me supplie d’avoir pitié d’elle et de toi. C’est mon enfant unique. Je me laisse attendrir. On te dit alerte et vigoureux; on dit qu’à la lutte, à la course et dans les autres jeux du village c’est toujours toi qui l’emportes sur tes rivaux. Eh bien, tu vois cette montagne, sur laquelle un de mes ancêtres a fait planter une croix ; si tu peux sans t’arrêter une seule fois, une seule seconde, si tu peux porter ma fille jusqu’au haut de cette sommité, je t’accorde sa main. Acceptes-tu?
— J’accepte.
— A demain.
— A demain. »
Le lendemain, les paysans du village se réunissent au pied de