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CHAPITRE HUITIÈME

la montagne pour assister au mémorable spectacle qui leur a été annoncé. Lejeune homme est avec eux, un' peu ému, mais encouragé par ses compagnons, et sentant palpiter en lui-même un cœur résolu. Le baron s’avance à cheval, regrettant peut-être l’engagement qu’il a pris, mais espérant que l’audacieux plébéien échouera dans son entreprise. A côté de lui est sa tille pâle et tremblante, et priant Dieu d’assister celui à qui elle veut confier sa destinée.

Au mot d’ordre prononcé d’une voix farouche par le père, l’amant fidèle la prend dans ses bras avec une touchante expression de respect et de tendresse. 11 la prend et se met en marche, d’un pas lent, mais assuré. 11 gravit la montagne par le sentier escarpé, et ne s’arrête pas. 11 va, il va, et les paysans qui le suivent du regard applaudissent à sa force, et le visage du baron se rembrunit.

Cependant, il doit cheminer sur un terrain sablonneux qui s’éboule, puis poser le pied sur des rochers glissants. A l’un de ces endroits difficiles, on le voit hésiter. 11 fait un circuit, et ralentit sa marche, et paraît trébucher. Un cri de pitié s’élève du milieu de la foule qui l’observe, et dans les yeux du baron étincelle un rayon de joie cruelle. Mais la jeune fille murmure une douce parole à l’oreille de celui qu’elle appelle son fiancé, puis lui passe la main sur le front, et il se ranime, il franchit vigoureusement une rude aspérité. Puis de nouveau, il parait fatigué, épuisé, il ne pose plus que péniblement un pied devant l’autre. Alors, la jeune ii Ile incline encore vers lui sa belle tête, le regarde avec ses doux yeux bleus, puis lève les bras en l’air comme pour se rendre moins lourde. Ses forces se ravivent par la suprême puissance de l’amour. Il traverse les broussailles épineuses, il gravit les pointes de rocs aigus, il surmonte tous les obstacles de son âpre chemin, il arrive enfin à la cime de la montagne. Là, il reste un instant debout dans la joie de son triomphe, puis s’affaisse et tombe avec son cher fardeau. Des applaudissements enthousiastes ont salué

sa victoire, une clameur douloureuse retentit quand on le voit tomber.

Le baron s’élance à cheval vers la sommité de la montagne, et trouve les deux amants immobiles enlacés dans les bras l’un de l’autre au pied de la croix, à laquelle de leurs lèvres entr’ouvertes ils semblent adresser une dernière prière.

« Qu’on les sépare ! crie-t-il d’un ton impérieux à quelques paysans qui l’ont suivi. »

L’un d’eux s’approche, se met à genoux, et prenant entre ses mains les froides mains de la jeune bile et celles du jeune homme, dit au baron : a Dieu ne veut pas qu’ils soient séparés. Ils sont morts. »

Un grand nombre de légendes populaires des divers cantons de la Suisse proviennent assurément d’une autre contrée. Pour en retrouver l’idée première, il faudrait la chercher très-loin, en Allemagne, en Scandinavie, et jusque dans les régions de l’Orient, cette véritable varjina des races européennes et de leurs primitives traditions; car, la légende voyage comme la poussière fécondante qu’une chaude brise transporte de dattier en dattier dans les oasis du désert du Sahara, comme la graine que le vent enlève au calice des fleurs et dissémine sur différents terrains, comme les noix du cocotier que l’Océan roule dans ses bots et jette sur les rives d’une île où elles germeront. Et la légende se modifie, prend une autre forme, en s’implantant sur un nouveau sol, comme le voyageur qui adopte le langage et le costume du pays où il s’établit.

D’autres traditions mythiques, morales, religieuses, romanesques appartiennent essentiellement à la Suisse. À quelle époque ont-elles été composées, et par qui? Il serait difficile de le dire. L’historien et l’ethnographe s’appliquent pourtant, par une judicieuse raison, à en rechercher la date, car elle peut leur servir à constater l’époque d’une migration ou de quelque autre mouvement social. Quant à celui qui le premier a raconté ces naïves ou ingénieuses fictions, dans quel village, dans quel chalet solitaire pourrait-on dé-

couvrir sou nom? 11 ne songeait point à produire une œuvre littéraire. 11 ignorait la gloire des palmes académiques, les marchés de la librairie, les bénéfices du feuilleton, et relatait tout simplement à un cercle d’amis ce qu’il avait entendu peut-être relater déjà par un de ses naïfs compagnons en termes moins lucides, ou ce qu’il avait éprouvé lui-même. Mais pourquoi m’arrêter à faire cette remarque? Si quelque homme a eu l’art de donner une forme plus précise à certaines traditions, en réalité, toutes ces traditions, toutes ces fables mythologiques, toutes ces images des phénomènes de la nature ne sont point l’œuvre d’un seul âge ni d’un seul individu. C’est l’œuvre de tout un peuple, et l’œuvre graduelle de plusieurs générations.

En Allemagne, M. Cl. Brentano a publié un recueil de poésies populaires auquel il a donné le titre de : Wunderhorn (Cor merveilleux). Les légendes héréditaires, les chants ingénus, les lictions primitives des différentes nations, c’est en effet le cor merveilleux qui, d’âge en âge, retentit jusqu’à nous, et nous étonne par ses singulières vibrations, et nous fait rêver.

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