CHAPITRE NEUVIEME
Meyringen. — Le Hassli. — Origine de ses liabilan! s. — Légende de leur migration. — Gustave IV et Éric XIV. — Un intérieur de famille. — Prière du soir. — Le col de Briinig. — Melchtlial. — Unterwalden. — Nicolas de Fine. — L’église de Saxelcn. — Notre-Dame du Passant. — Engelberg.
C’est à Meyringen, dans la vallée de Ilassli, que j’ai lu la plupart des légendes helvétiques. Eu le cherchant tout exprès, je n’aurais pu trouver un endroit meilleur pour l'aire une telle lecture. Cette vallée qui touche au lac de Brienz a le charme d’un poème idyllique ou d’une romantique légende. Dans un espace de quelques lieues, elle réunit tous les caractères de beauté alpestre qui émeuvent l’imagination : plaines fertiles, montagnes imposantes, chalets agrestes, forêts majestueuses, sommités aériennes couvertes de neiges éternelles, torrents et cascades. En face de Meyringen est le Reichenbach, cette sauvage chute d’eau qu’on entend de loin mugir entre les rocs et les sapins. Du haut du llasliberg tombent l’Alpbach, le Muhlbach et le Dorfbach, trois impétueux ruisseaux pareils, à certains moments, à trois écharpes d’argent que l’on se plaît h voir miroiter au soleil, mais qui parfois épouvantent le paysan par leurs débordements, ébranlent les maisons, ravagent la vallée.
Près du village, sur un roc solitaire, sont les ruines du château
CHANTRE N EU V I ÈM E.
de Desti, une noble famille qui se lit aimer et bénir de ses vassaux. Celte famille est éteinte; sa demeure patrimoniale s’écroule, mais le souvenir de ses vertus s’est conservé dans le cœur du peuple. Odiu, le Dieu suprême des Scandinaves, l'a dit dans son Havamal : « Tes amis meurent, tes parents meurent, toi-même tu mourras; mais ce qui 11e meurt pas, c’est un bon nom. »
C’est une croyance généralement admise que les habitants de cette belle vallée de Uassli descendent d’une peuplade de Suédois et de frisons, qu’une cruelle disette obligeait à une longue migration.
Muller, le savant historien de la Suède, relate cette tradition dans son œuvre classique. Les frères Grimm l’ont insérée dans leurs Deutsche Sagcn , et les gens de Meyringen conservent dans les archives de leur commune une chronique qui raconte longuement les diverses aventures de celte migration. Cette chronique, écrite en langue allemande, porte la date de 1554. Mais elle a été composée cl’après un ancien chant épique, qu’on appelle YOstfriesen lied, un de ces chants nationaux des peuples du Nord mentionnés par Tacite, par Jornandès, l’historien des Goths, et Paul Winifred, l’historien des Lombards. Je 11c puis résister au plaisir de citer un extrait de celte chronique de Uassli , qui reporte ma pensée vers des régions que j’ai parcourues avec bonheur au temps de ma
jeunesse.
« Vers le septentrion est le vaste royaume des Frisons et des Suédois, qui fut désolé par une grande famine. Les anciens du pays s’étant rassemblés pour aviser au moyen d’adoucir la rigueur de ce fléau, il fut décidé que tous les hommes tireraient au sort, et qu’un dixième d’entre eux quitteraient la contrée. C’est ainsi «pic les ancêtres des gens de Uassli quittèrent leur sol natal avec leurs femmes et leurs enfants, en disant adieu avec douleur à leurs foyers, à leurs amis et à leurs parents. Ils marchèrent en trois divisions commandées par trois vaillants chefs : Svviter, Sweg et Hasius. Ils s’avancèrent jusque sur les bords du Pihin, où le comte
Pierre de Franconie essaya vainement de s’opposera leur passage. Chemin faisant, ils priaient Dieu de les conduire dans un pays à peu près semblable au leur, dans un pays où ils cultiveraient la terre et élèveraient des troupeaux. Dieu les conduisit dans le district de Brochenburg, où ils fondèrent la ville de Schwitz. De là ils traversèrent la montagne Noire (le Brünig); ils pénétrèrent jusque dans le Weissland, c’est-à-dire la vallée de Hassli, qu’on appelle le Weissland, à cause des blanches sommités de neige qui la dominent, puis ils se répandirent dans le Simmenthal, dans les vallons de Frutigen, de Gessenay et de Bellegarde. Au delà étaient d’autres peuplades. «
Depuis cette époque lointaine, les descendants des émigrés du Nord sont restés dans le pays de Schwitz et de Hassli, et il n’est pas probable qu’une famine les en chasse, car le sol qu’ils occupent n’est pas aride, et ils ne sont pas indolents. D’âge en âge ils ont conservé la tradition de leur origine et se plaisent à la raconter.
Un jour, dans le village de Meyringen, on vit venir un étranger qui voyageait modestement dans une petite carriole, et s'installa dans une chambre d’auberge comme un humble touriste. C’était aussi un Suédois; c’était Gustave IV, le dernier souverain delà dynastie des Wasa. Dépossédé de son royaume, il venait visiter cette colonie issue de son royaume. Exilé de sa patrie, il trouvait là les héritiers d’une peuplade qui, après de longues aventures, s’était fait sur une terre étrangère une autre patrie. Peut-être qu’en observant dans son infortune ces paisibles paysans, il se rappelait les vers mélancoliques de son aïeul Éric XIV :
Et stort slott varder offta skakadt Estaf de barda dunderslag Den som hægt vill, stærtes tillbaka Och faller i bedræfligt klag.
1 stor haf ga stora vagor Stornivæder, klippoz, och liardan vind