CHAPITRE NEUVIÈME
ver en bien d'autres cantons. Ce vertueux laboureur, ce généreux citoyen, est le vrai saint du paysan; il devrait être le patron vénéré de tous les paysans suisses.
Non loin de là, au bord d’un sentier solitaire, tournoyant sur la pente d’un abîme, est un petit, oratoire consacré à Notre-Dame du Passant.
Notre-Dame du Passant! Quel doux nom! quelle touchante pensée! Le passant, c’est tout le monde; c’est le riche et le pauvre, l’enfant et le vieillard, la jeune tille au cœur joyeux et la veuve revêtue d’un habit de deuil, l’ouvrier et son maître, le croyant et l’impie, puisque tout ne fait que passer en ce monde, puisque la vie n’est qu’une pérégrination : Vita hominis peregrmatio.
Et là, dans sa petite chapelle, est la Vierge du Passant, qu’on ne voit pas peut-être, ou qu’on ne salue pas, qui pourtant regarde avec bonté ceux qui marchent d’un pied léger, ceux qui cheminent péniblement, et protège à leur insu ceux-là mêmes qui l’oublient.
Les gens d’Unterwalden ont manifesté leur piété par plusieurs autres fondations religieuses, et ils se glorifient à juste titre de leur couvent d’Engelberg. Ce couvent, occupé par des Bénédictins, est situé dans une enceinte de montagnes, à trois mille cent quatre-vingts pieds au-dessus du niveau de la mer. Par sa situation au milieu des rocs et des cimes sauvages, il rappelle l’austère Chartreuse du Dauphiné; par sa structure imposante, il fait songer au beau cloître de Melk, qui s’élève sur les rives du Danube. Comme ce cloître célèbre, il possède une bibliothèque précieuse qui fut dévalisée en 1799 par nos soldats, mais dont il a cependant reconquis en 18151a principale partie. Comme le cloître de Melk, il renferme aussi une école où l’on peut faire d’excellentes ét udes.
Il date du onzième siècle, ce majestueux couvent d’Engelberg, et il a été très-riche. Les diverses commotions révolutionnaires lui ont enlevé une grande partie de ses revenus. Mais il n’en subsiste
pas moins dans sa grandeur séculaire, et n’en continue pas moins ses œuvres de prédication catholique, de charité fraternelle et de professorat.
Au-dessus du plateau où il fut fondé par le noble baron de Seldenbüren, s’élève à dix mille sept cents pieds le pic de glace du Titlis. Du haut de cette cime, sur laquelle plus d’un homme résolu a posé le pied, on peut voir, par un temps clair, la flèche de la cathédrale de Strasbourg.
Cette chère cathédrale, que j’ai tant de fois contemplée, il me serait assez agréable de la saluer de si loin, dans le cours de mon voyage en Suisse. Mais je ne suis pas assez brave pour essayer de gravir au sommet du Titlis, et j’aime mieux la revoir longuement, dans sa solennelle beauté, du milieu des vastes plaines de l’Alsace.
Plus d’une autre montagne de l’Unterwalden mérite aussi d’attirer l’attention du voyageur, et ses bois, ses agrestes hameaux, ses frais pâturages, plaisent à tous les regards. On y vit d’une vie paisible, éloignée de toutes les rumeurs du monde, de toutes les agitations de la politique. On s’y ferait volontiers un gîte, au revers d’une verdoyante colline, à l’ombre des sapins. Mais le lac des Quatre-Cantons est là tout près, chatoyant, fascinant. Qui pourrait résister à la tentation de s’embarquer sur ce lacet d’aller voir Lucerne?