CHAPITRE DIXIEME
Le lac des Quatre-Cantons. — Ses bassins et. ses contours. — Lucerne. — Les vieilles rues. — Le Kapel-BrücLe. — Le lion de Lucerne. — Le Pdgi. — Le lac de Zug. — Une matinée an Rigikulm. — Le mont Pilate. — Le Brundlen. — La tradition du lac Maudit. — Einsdedler. — Saint-Meinrad, — Saint-Eberliard, — La consécration de l’église, — Le couvent, — Les pèlerins,
Le lac qui arrose les rives des quatre cantons d’Unterwalden, d’Uri, de Lucerne, deSchwitz, est sans aucun doute le plus beau des lacs de la Suisse, et l’on peut ajouter, sans exagération, le plus curieux, le plus pittoresque des lacs de l’Europe, sans en excepter les doux lacs mélancoliques de la Suède, les lacs d’Angleterre, autour desquels s’est formé un cénacle de poètes, les lacs d’Irlande, illustrés par des contes féeriques, les lacs d’Ecosse, célébrés par Walter Scott, les lacs de Franche-Comté, qui mériteraient aussi d’avoir leur Walter Scott, et dont les eaux d’azur reposent ignorées dans leur calme magie, comme des Belles au bois donnant.
Quoique le lac des Quatre-Cantons n’occupe qu’un espace de huit lieues de longueur et de quatre de largeur, en quelque endroit qu’on se place pour le contempler, on ne peut d’un seul coup d'œil le voir dans toute son étendue, car il ne s’étale point dans un bassin ogival ou arrondi comme le lac de Genève ou de
Zurich. Il se jette de côté et d’autre, entre les bois et les montagnes, comme les flots de la mer dans ces charmantes baies de la Norvège qu’on appelle les fiords, il se dessine en un demi-cercle du nord au sud, puis se prolonge sur une ligne régulière de l’est, à l’ouest, puis de nouveau s’élance vers le nord, comme pour rejoindre, sur la route du Saint-Gothard, le joli village de ÉJuelen. En réalité, plusieurs de ses bassins apparaissent comme différents lacs, et les gens du pays le désignent aussi par différents noms : lac d’Urn, lac de Kussnacht, lac d’Alpnach, lac de Lucerne. Dans son ensemble, il a la forme d’une croix. El 11’est-ce pas une croix d’azur et d’argent tombée du ciel au sein de ces quatre Etats helvétiques qui sont restés fidèlement attachés au vrai culte de la croix, une croix symbole d’espoir, présage de victoire, comme celle qui brilla aux regards de Clovis : la hoc s'ujao vinces. Les cantons qui les premiers s’allièrent pour conquérir la liberté s’agenouillaient à l’heure du combat devant ce signe de rédemption, et les vingt-deux États de la Suisse dessinent une croix dans le blason de leur confédération.
Ce qui fait la beauté du lac des Quatre-Cantons, c’est la grâce capricieuse de ses contours et la variété de ses sites : tantôt des gorges étroites au pied desquelles les eaux se resserrent limpides et profondes comme les eaux de la mer; tantôt de larges enceintes, où elles se déroulent librement, et miroitent au soleil ; ici des rocs sauvages escarpés, le roc sur lequel s’élança Guillaume Tell, et d’autres qu’il n’aurait pu atteindre dans son impétueux élan; tantôt de vertes pelouses où résonne la clochette du troupeau; ici, les noirs et effrayants abîmes; là, les collines parsemées d'enclos féconds, de hameaux ou de maisons éparses, et s’élevant d’étage en étage, par les bois, par les pâturages, jusqu’à des crêtes superbes; à tout instant, un nouveau point de vue, une scène austère ou riante, un kaléidoscope dont on ne se lasse pas de voir les images et les couleurs, et au-dessus de ces eaux, de ces bois, de ces coteaux, les cimes vaporeuses des trois géants de celte