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CHAPITRE DIXIÈME

admirable contrée, le mont Pilate, le Rigi, et, plus loin à l’ho¬

rizon, le Titlis.

Des barques de pécheurs, des bateaux de transport et d’agiles bateaux à vapeur flottent perpétuellement sur ce lac, qui rejoint l’une à l’autre de laborieuses populations, et qui attire une foule de voyageurs. Cependant il y règne parfois des vents violents qui soulèvent ses flots et en rendent la traversée assez dangereuse; et, comme il est entrecoupé sur plusieurs points par des remparts de rocs, parfois il arrive qu’un de ses bassins est agité par la tempête, tandis que les autres restent paisibles et sereins. Mais dans nos grandes cités on voit bien d’autres phénomènes: sous le même toit, au même étage peut-être, et peut-être à la même heure, l’orage gronde et la gaieté chante. Une simple cloison suffit pour que nous ne nous doutions pas même du malheur qui s'appesantit sur notre voisin.

A la pointe nord-ouest du lac des Quatre-Cantons s’élèvent les murs de Lucerne. Elle n’est pas coquette, cette vieille ville de Lucerne, et n’apparaît au premier aspect ni attrayante, ni belle. Plus d’une élégante voyageuse, en la voyant si sombre et si mal bâtie, a pris la résolution d’en sortir au plus vite. Cependant elle est dans nue situation très-pittoresque : d’un côté elle s’allonge au bord du lac en face des sommités du Rigi, de Pilate et de l’Engelberg; de l’autre, elle est protégée par une muraille épaisse, d’anciennes tours massives; sur une de ces tours, construite près de la Reuss, s’élevait jadis un phare ( Lucerna ). De là, dit-on, le nom de Lucerne.

Au milieu de la cité passe la Reuss, verte et rapide comme le Rhône à Genève. De chaque côté de cette rivière se déroulent en différents sens des rues étroites et tortueuses. Mais n’y a-t-il pas en Europe assez de villes où les rues sont comme des régiments de maisons rangées en bataille par un officier d’état-major à 1 heure d’une revue, où, de quelque côté qu’on se tourne, on ne voit que la même ligne droite et les mêmes façades symétriques? C’est dans

les rues anciennes et irrégulières qu’il est agréable d’errer à pied, eu des heures de loisir. C’est, là qu’en s’abandonnant au hasard d’une vagabonde promenade, on peut avoir le plaisir de plus d’une intéressante surprise; c’est là qu’en apercevant une ogive gracieusement dessinée, un fronton ciselé, une rosace, une colonnette, on peut avoir la naïve satisfaction de croire qu’on vient de faire une découverte.

Un jour viendra où ces vieilles structures tomberont sous le brutal marteau des démolisseurs, où une société d’actionnaires s’organisera pour semer là ses capitaux, pour édilier de grandes maisons avec de grands balcons au premier étage, des boutiques au rez-de-chaussée et des sous-sol, cette ingénieuse invention de l’architecture du lucre. Tout cela sera très-joli, très-brillant, peut-être même très-pompeux; mais les anciens toits dont se glorifiait le bourgeois, ayant pignon sur rue, les gentilles maisonnettes qui ne renfermaient, comme un nid de passereaux, qu’une seule famille, les artistiques sculptures qui décoraient les fenêtres et l’entrée de la demeure d’un patricien, les statuettes de vierges, de saints et d’apôtres debout dans leur niche au-dessus d’une porte, les pieuses inscriptions qui invitaient le passant au recueillement et à la prière, les dates historiques inscrites sur les murailles, toute cette poésie de l’art, de la foi, de la vie de famille, disparaîtra, et des étalages de marchandises, des auberges, des cafés, la remplaceront.

Un pont en pierre et deux ponts en bois, recouverts d’une toiture dans toute leur longueur, traversent la Reuss. Le premier, le seul accessible aux voitures, est sans doute le plus recommandable aux yeux de beaucoup. Mais ou y passe sans s’arrêter, et sur les autres on se plaira à faire plus d’une longue station. Le Kapell-Brückc (pont de la chapelle), qui date de la fin du treizième siècle, est décoré de cent vingt peintures représentant, d’un côté, la vie de saint Léger et de saint Maurice; de l’autre, quelquesuns des principaux événements de la Suisse; le second, qui fut

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construit en 1403, renferme aussi une galerie de tableaux. Un artiste inconnu y a représenté cette fameuse danse des morts, dont on retrouve des vestiges dans un grand nombre de cloîtres, de chapelles, de cimetières du moyen âge.

Dans plusieurs quartiers de Lucerne , on verra aussi des fontaines gothiques d’un caractère original ou d’une forme délicate. Les églises de celte ville catholique ne sont ni grandes, ni belles. Dans celle de Saint-Léger, on remarquera pourtant quelques beaux vitraux, quelques sculptures en bois et un tableau de Lisfranc représentant le Christ au jardin des Oliviers.

Mais personne ne passera par Lucerne sans aller voir le monument consacré à la mémoire des Suisses qui, dans l’horrible journée du 10 août, périrent en défendant les Tuileries.

Au-dessus d’une nappe d’eau, sur les parois d’un roc couronné d’arbustes, est un lion qui s’affaisse sur le sol, épuisé par sa vaillante lutte, par le sang qui coule de sa blessure. Le tronçon d’une lance est resté dans ses flancs, et, en inclinant la tête, calme et superbe dans son agonie, il étend ses griffes sur le royal blason de France, comme pour le protéger jusqu’à ses derniers soupirs contre un barbare outrage.

Ce monument, d’une beauté imposante et d’une admirable simplicité, est l’œuvre de Thorwaldsen, le célèbre sculpteur danois. Au-dessus de la grotte artificielle dans laquelle repose le mourant, on lit cette inscription : Helveliorum fidei ac virtuti; au bas sont inscrits les noms de ceux qui furent les nobles victimes de leur fidélité et de leur courage. Près de là est une petite chapelle où, chaque année, au 10 août, on célèbre un service funéraire. La nappe qui recouvre l’autel de cette chapelle a été brodée par madame la duchesse d’Angoulême.

A Lucerne, on parle du Rigi et du mont Pilate, comme à Genève du mont Blanc. Le Rigi a ses sentiers, qui ne sont pas difficiles à gravir; le Rigi a son auberge, où l’on tâche d’arriver le soir, afin de pouvoir être là debout le lendemain de bonne heure; car, peu-

dant la journée, les vapeurs qui s’élèvent du sein des vallées voilent les perspectives des montagnes. C’est au lever du soleil que le panorama du Rigi se montre dans toute sa merveilleuse étendue. Ceux qui l’ont contemplé disent qu’il n’y a pas dans le monde un spectacle pareil.

Au pied même du Rigi est le joli lac de Zug. Çà et là on en voit briller douze autres. Du côté de Genève seulement l’horizon est un peu restreint. De tous les autres côtés le regard plane librement sur un immense espace, depuis la Dole, qui domine le pays de Vaud, jusqu’aux plaines de Wurtemberg, depuis les montagnes de France jusqu’aux domaines de l'Autriche, et enfin depuis les hautes cimes d’Uri et des Grisons jusqu’aux vallées du pays de Rade. Celui qui, le premier, a eu l’aimable idée d’établir un hôtel en face d’une telle scène méritait de prospérer, et il a prospéré, le brave homme! On compte que chaque été il héberge environ douze mille voyageurs. J’ai été un de ses douze mille clients annuels. J’ai goûté ses côtelettes de chamois, j’ai dormi dans une de ses boites de sapin, qu’il appelle des chambres à coucher, et je me plais à rendre hommage à son hospitalité.

C’était au commencement de la saison où s’abattent en Suisse, comme des volées de cailles, les légions de touristes, c’est-à-dire au mois de juin. Il y avait déjà dans cette auberge du Rigikulm une demi-douzaine d’Anglais, une famille russe, un photographe de Paris, un géologue de Heidelberg, un botaniste de Kiel, plusieurs Italiens, et un jeune couple allemand, qui faisait avec bonheur, selon l’usage de l’Allemagne, son Heiraths-Reise, son voyage de noces.

A souper, toute cette société cosmopolite parlait du spectacle qu’elle devait voirie lendemain. Le désir d’ètre éveillée de grand matin, et au moment des premiers rayons de l’aurore, occupait tellement cette cohorte de voyageurs, qu’on eût dit une assemblée de Guèbres aspirant à adorer le lever du soleil.

Le lendemain, tout le monde était sur pied, les Anglais drapés

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