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CHAPITRE DIXIEME

dans leurs makhintoshs, les savants des universités de Heidelberg et de Iviel enveloppés dans d'épaisses robes de chambre; la famille russe parée de riches fourrures, et les deux jeunes amoureux réunis tendrement sous les plis d’un manteau.

L’air était froid et humide, le ciel noir, l’horizon voilé par une brume épaisse. Le soleil avait sans doute la meilleure volonté de se montrer aux yeux de ceux qui désiraient si vivement le voir dans toute sa splendeur, mais des masses de nuages insurmontables comprimaient son élan, étouffaient ses rayons, et de ces nuages tomba une petite pluie fine, glaciale, qui devait fatiguer les résolutions les plus tenaces et la patience la plus robuste.

Après une longue et pénible attente nous finîmes par nous résigner à 11e rien voir du grand tableau dont nous avions tant parlé, et nous rentrâmes à l’hôtel. En cette journée de déceptions, je ne me suis point abandonné au désespoir comme cet Anglais qui avait été, le 25 juin, en Finlande, sur la colline de l’Avasaxa, pour y voirie soleil de minuit et qui, n’ayant pu le voir, se pendit, mais j’ai conservé un fâcheux souvenir du Righikulm et n’y suis plus retourné.

Le mont Pilate est beaucoup plus élevé que le Righi et il a eu jadis une bien plus grande renommée. Dans les anciennes chroniques, il est désigné en raison de ses larges échancrures, de ses pics aigus et de ses précipices, par les mers de Monsfractus et de Frazmont. Une légende populaire lui a définitivement assigné le nom d’un misérable procurateur de Judée devant lequel comparut le Sauveur.

Celte légende raconte qu’après le supplice du Calvaire, Ponce Pilate fut saisi d’un tel remords que, ne pouvant plus l'ester dans la ville où il avait prononcé sa lâche sentence, il partit et se mit à errer dans le monde comme Ahasvérus. 11 traversa des montagnes, ries vallées, cherchant partout un refuge dans son isolement, un peu de calme dans son repentir, et partout emportant le dard brûlant de sa conscience. 11 finit par arriver en Suisse, gravit cette

montagne qui s’élève entre le canton de Lucerne et le canton d’Unterwalden, et dont l’aspect sauvage attirait sa sombre pensée. Là, se sentant plus que jamais fatigué de ses inutiles efforts et torturé par son désespoir, il se précipita dans le lac profond qu’on appelle le Brundlen-Alp, et il doit y rester vivant, tourmenté par les démons jusqu’au jour du jugement dernier.

Ce lac solitaire, voilé fréquemment par de noires vapeurs, a été longtemps interdit à toute espèce d’investigation, par une terreur superstitieuse. On disait que les diables y faisaient d’affreuses évolutions et y soulevaient d’effroyables orages.

Au moyen âge, personne ne pouvait s’approcher de ce lieu redouté sans une autorisation spéciale des magistrats de Lucerne, et il était sévèrement défendu de jeter dans ce bassin maudit la moindre chose, car on ne doutait pas qu’en y laissant seulement tomber une pierre ou une branche d’arbre, on n’excitât par là le courroux de l'infernale cohorte qui résidait dans ses profondeurs. Les bergers qui, en été, conduisaient leurs bestiaux sur les pentes de la montagne, s’engageaient par serment à ne conduire aucun individu près du diabolique Brundlen et à résister même à toutes les offres qui leur seraient faites pour qu’ils en indiquassent le sentier.

Au seizième siècle, un brave curé de Lucerne, nommé Jean Muller, sollicita et obtint, non sans peine, l’autorisation de visiter ce lac si redouté. 11 s’y rendit avec un cortège nombreux de pâtres et de curieux auxquels il inspirait une vaillante confiance par son caractère sacerdotal. Arrivé près de l’infernal bassin, il y jeta des rameaux de sapin, des blocs de rocher; les démons ne firent aucun mouvement; il appela à haute voix : « Pilate! Pilate! » Et Pilate 11e répondit pas, et nul ouragan 11e s’éleva des profondeurs du sinistre bassin.

Une telle épreuve devait mettre tin à toutes les craintes populaires. Cependant, elles ont encore longtemps subsisté. Maintenant enfin les bergers circulent eu riant autour du Brundlen, et la

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