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LUNDI DE PÂQUES

Le temps est couvert. Vent d'ouest assez froid. On attend d'un jour à l'autre les pluies de la dernière saison1, qui ont lieu d'ordinaire à la fin de mars ou au commencement d'avril. Ces pluies ne sont pas considérables, mais elles sont nécessaires, car c'est le moment où les blés sont levés. M. Gobât ne les a pas encore vues faire défaut. Les pluies de la première saison ont lieu en no-

1 Deutér. XI, 14. Jérémie III, 3. Jacques V, 7 etpassim.

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vembre, elles sont indispensables pour les semailles; viennent-elles à manquer, — comme M. Gobât me dit l'avoir déjà vu, — il devient impossible de semer et l'on a une année de disette. Ces pluies paraissent avoir lieu aux mêmes époques que dans les temps bibliques, mais elles sont sans doute moins considérables qu'alors, à cause du déboisement. Quant aux pluies de l'hiver (janvier et février), elles sont sans importance pour la végétation.

Je pensais aller au premier jour à Hébron, mais on m'a dit hier au soir qu'il n'y fallait pas songer. Les Bédouins y sont en guerre. Aujourd'hui on parle de nouveau de troubles qui ont lieu de divers côtés. Deux mou~ kres ont été tués ce matin sur la route de Jaffa. Ces guerres ne sont point un fait imprévu : elles ont lieu régulièrement au printemps. C'est comme en France, au temps de Bertrand de Born ; quand les prés sont fleuris, les chevaliers se mettent en campagne :

« Bien me plaît le doux temps de Pâques qui fait venir feuilles et fleurs. Il me plaît de voir sur la prairie tentes et pavillons plantés. Et j'ai grande allégresse, quand je vois rangés dans la campagne cavaliers et chevaux armés. »

Il en était de même aussi au temps de David : « Or, il arriva, un an après, au temps où les rois sortent pour faire la guerre...1 »

Je sors avec Hhannah pour faire encore une fois avec

1 2 Samuel XI, 1.

JUDEE.

lui le tour de la ville. En passant près de l'église du Saint-Sépulcre, je désire monter sur la terrasse de l'église des Abyssins, qui y est contiguë. Cette terrasse est au niveau du Calvaire et au-dessus de la grotte de X Invention de la Croix, dont elle entoure la coupole. Elle est surmontée de méchantes petites maisons qui constituent le couvent abyssin ; il est très-pauvre et reçoit sa nourriture du couvent grec. Quelques pèlerins noirs s'y trouvent encore .

Les Abyssins appellent leur couvent Le couvent de l'Ange: c'est là, disent-ils, que l'ange apparut à Abraham pour l'empêcher de sacrifier son fils. Les grecs assurent au contraire que cette apparition eut lieu de l'autre côté de l'église du Saint-Sépulcre, là où est leur couvent, — « et, me dit Hhannah, on ne sait pas qui a raison. »

En descendant de là, nous entrons par la rue du Patriarche dans les ruines de l'hospice des chevaliers de Saint-Jean. Les décombres s'y sont entassés, c'est aujourd'hui une terrasse couverte d'herbe avec un palmier au milieu. Le panorama est magnifique ; c'est d'ici que l'on devrait prendre la vue de Jérusalem. Il me paraît à peu près certain que les décombres n'ont fait que grossir et élever un tertre naturel qui faisait suite à celui de Golgotha. Peut-être même ces deux éminences n'en formaient-elles primitivement qu'une seule et n'ont-elles été séparées que par les travaux de construction de l'église du Saint-Sépulcre.

Nous sortons de la ville par la porte de Damas. Le vent chasse les nuages, qui traversent le ciel avec rapidité à peu de distance de nos têtes; c'est encore là une

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de ces petites circonstances qui rappellent qu'on est à la montagne.

Nous nous dirigeons à droite, pourvoiras souterrains qui s'étendent sous Jérusalem et d'où, selon toute apparence, on a tiré les pierres employées à la construction de la ville et spécialement du temple. Ces catacombes sont peu visitées et la plupart des voyageurs n'en parlent pas. L'entrée, qui se trouve au pied de la muraille de la ville, est fort basse et obstruée des débris fétides de la boucherie. C'est là que l'on tue maintenant les moutons et les chèvres (on ne tue jamais de bœufs, on ne mange que ceux qui périssent). Cet abattoir était précédemment dans la ville même ; sur les observations des consuls, on l'a transféré ici par mesure de salubrité. Nous allumons des bougies. Après qu'on est un peu descendu, le souterrain devient large et élevé; il s'étend, à ce qu'on suppose, sous la moitié de la ville. En approchant du fond, on voit encore çà et là quelques blocs énormes, tout taillés, pareils à ceux que l'on remarque dans les substructions antiques du mur à l'angle S.-E. de la ville. Ils sont là tout prêts à être mis en œuvre ; il semble que le ciseau des ouvriers d'Hiram vienne de les achever et qu'on aille les enlever pour les mettre à la place qu'ils doivent occuper. Mais trois mille ans se sont écoulés depuis qu'ils dorment dans leur sombre demeure, et combien de fois, pendant ce temps-là, la ville qui s'étend sur nos têtes ne s'est-elle pas abîmée dans ses ruines, combien de ne s'est-elle pas relevée, sans que l'écho de ses gloires et de ses désastres soit parvenu jusqu'à eux!

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La présence de ces blocs tout taillés au fond de ces catacombes m'explique un passage curieux du livre des Rois. Il y est dit en effet «qu'en bâtissant la maison de l'Eternel, on la bâtit de pierres amenées toutes telles qu'elles devaient être, de sorte qu'en bâtissant la maison on n'entendit ni marteau, ai hache, ni aucun outil de fer1. »

Un peu plus loin à l'est, dans un monticule qui fait face aux murs de la ville, se trouve une belle grotte largement ouverte et qui porte le nom de Jérémie. Je l'ai déjà nommée dans le récit d'une autre excursion. Aujourd'hui j'ai voulu la visiter. Le devant en est fermé d'un mur; nous heurtons à une poterne. Un jeune homme vient entr' ouvrir et ne nous laisse passer qu'après avoir stipulé d'avance avec Hhannah le bakchich e que nous lui donnerons. Nous voyons venir au-devant de nous le derviche qui fait ici sa demeure. Il tient d'une main son long bâton, de l'autre sa longue pipe. Dans un coin de la grotte, toute sa famille, assise sur des nattes; dans un autre, son cheval, — tout sellé (suivant l'usage), — son âne, ses poules et ses pigeons. C'est une belle et spacieuse demeure. Cet intérieur de troglodyte a bien son charme. Il réalise la paisible vie de famille que La Fontaine prête si bonhomiquement aux divinités rustiques :

Dans un antre solitaire, Un satyre et ses enfants !...

Le derviche me fait voir la grande citerne où fut em-

1 1 Rois VI, 7.

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prisonné Jérémie, mais on ne peut y descendre maintenant, parce qu'elle contient de l'eau. Ce qui a donné lieu à la légende qui fait de cette grotte et de cette citerne la prison de Jérémie1, c'est la proximité où elles se trouvent de la porte de Benjamin. C'est en effet près d'une porte appelée de Benjamin et par laquelle on se rendait dans cette tribu que le prophète fut arrêté par le capitaine Jireija2.

Si je ne croyais avoir de bonnes raisons pour adopter la tradition relative à la situation de Golgotha, et que je voulusse me lancer dans les conjectures, je pencherais à le placer en cet endroit, qui semble réunir toutes les conditions voulues. Le tertre de Jérémie était, du temps de Jésus, comme il l'est encore aujourd'hui, près de la ville et hors de la ville ; il contient des grottes sépulcrales et est entouré de jardins; enfin, à supposer que le lieu appelé Golgotha ait dû ce nom à sa configuration, ce nom conviendrait parfaitement au rocher dont je parle et qui présente bien l'aspect d'un crâne.

Au reste, en examinant de près ce rocher, on s'aperçoit que ce n'était primitivement que l'extrémité nord d'une colline (probablement Bézétha), dont la partie méridionale se trouve actuellement dans l'enceinte de la ville et dans laquelle on a ouvert une large tranchée pour y faire passer le mur et le fossé.

Etant descendu de là à Gethsémané, nous montons sur le sommet méridional du mont des Oliviers, pour y

4 Jér. xxxvin . 6.

2 Ibid. XXXVII, 13, 14.

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visiter la grotte sépulcrale connue sous le nom de tombeau des 'prophètes. C'est un souterrain divisé en plusieurs compartiments ; clans les parois sont pratiquées des niches où les corps étaient déposés. Ici les niches sont perpendiculaires à la paroi et présentent l'aspect de fours; cette disposition a pour effet d'économiser la place et permet d'inhumer dans la même grotte un nombre considérable de morts. Dans beaucoup d'autres tombeaux antiques, les niches sont parallèles à la paroi; c'est le cas, par exemple, dans le saint sépulcre.

Je ne découvre ici aucune trace de sculpture ou de maçonnerie, ni à l'intérieur, ni à l'extérieur; quelle que soit donc l'origine du nom que porte aujourd'hui ce tombeau, ce n'est pas à celui-là que s'appliquent les paroles de Jésus : « Vous bâtissez les tombeaux des prophètes et vous ornez les sépulcres des justes *». J'ai dit ailleurs que ces mots se rapportent vraisemblablement au tombeau de Zacharie et aux autres monuments du même genre qui se trouvent à nos pieds dans la vallée.

C'est vers ces monuments que nous descendons maintenant. Celui d'Àbsalon est le plus grand et le plus curieux. Il est entouré d'un amas de petites pierres qui en cachent la base ; car, aujourd'hui encore , tout juif et tout musulman qui passe par là jette un caillou contre le monument, en répétant cette malédiction biblique : Maudit soit qui méprise son père ou sa mère ! 2

Ainsi Absalon, qui craignait tant que sa mémoire ne

1 Matth. XXIII. 29.

2 Deutér. XXVII , 16.

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pérît avec lui, a réussi à la faire vivre. Une malédiction sans cesse répétée a conservé son nom à ce cénotaphe, et ce monument indestructible assure à son auteur l'immortalité de l'anathème.

Grâce à quelques brèches qui y ont été pratiquées, on parvient, quoique avec peine , dans l'intérieur du mausolée ; là aussi le fond est rempli des pierres qu'y ont jetées les passants. J'ai parlé ailleurs du cône qui le surmonte : on peut grimper dans l'intérieur, comme un ramoneur dans une cheminée ; pendant que je m'efforce d'y parvenir, j'entends du bruit au-dessus de moi, je lève les yeux et me trouve face à face avec un chacal. Il me regarde avec un certain effroi et voudrait bien s'enfuir. Je puis l'examiner à loisir : sa tête et son manteau fauve le font ressembler beaucoup aux chiens de ce pays-ci , mais il a le col plus gros; sa queue est fort belle et pareille à celle du renard. C'est cet animal si souvent nommé dans l'Ecriture 4 comme l'hôte des lieux abandonnés. Je ne me serais pourtant pas douté qu'il vînt choisir son gîte aux portes même de Jérusalem !

Nous sommes à peu près à la hauteur de Siloé; je fais à Hhannah quelques questions sur ce village ; il me répond que c'est une localité habitée par des musulmans et qu'il n'y est jamais allé. Ceci donne une idée de la vie

i Le nom de chacal ne se trouve pas , il est vrai , dans nos versions , mais on admet généralement que c'est cet animal qui est désigné dans la Bible sous le nom de w (Esaïe XIII, 22; XXXIV, 14. Jérémie L , 39) , et peut-être aussi sous ceux de -jn (Job XXX , -29. Michéel, 8) et de ^STO (Juges XV, 4. Ps. LXIII. 11.)

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orientale, du peu de curiosité des Arabes et des barrières insurmontables qu'établit entre eux la différence des religions. Etre né dans la petite ville de Jérusalem, y avoir passé vingt-cinq ans , et n'avoir jamais eu l'occasion d'entrer dans le seul village de la banlieue , à une portée de fusil des murs !

Ce sera donc moi qui ferai à Hhannah les honneurs de Sifoé. Au haut du village sont des tombeaux, maintenant enfouis dans le sol , mais dont on voit encore les bords ornés de sculptures ; on remarque aussi des restes de terrasses et d'escaliers taillés dans le roc. C'est là peut-être qu'était cette tour qui s'écroula du temps de Jésus 1 ; cette position eût été , du moins , bien choisie pour un fort destiné à défendre la ville et surtout le temple, car on est tout juste en face de l'angle sud-est du Haram.

Siloé a gardé jusqu'à ce jour, presque sans altération, le nom qu'il a dans le Nouveau Testament (Silouân en arabe, — dans l'Evangile Siloam)-. Il est bien beau, vu du dehors ; de près, c'est un des villages les plus pauvres que Ton puisse imaginer. Les maisons sont adossées au rocher, ou plutôt ce ne sont que des grottes naturelles ou d'anciens sépulcres, taillés dans les flancs de la montagne et dont on a tant bien que mal fermé l'entrée au moyen de quelques pans de mur. D'autres tombeaux font l'office de fours, d'autres servent de bergeries.

4 Luc XIII , 4.

a II semble que la désinence de ce nom se soit un peu modifiée du temps de Néhémie au temps de Jésus. Saint Jean et saint Luc écrivent tous deux Siloam, tandis que dans l'Ancien Testament on lit Shélakh ou Shiloakh.

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Il y a ainsi, — autant que j'ai pu en juger, — trois rangs de maisons placées les unes sur les autres comme les gradins d'un amphithéâtre ; les toits de la rangée inférieure forment une rue pour les maisons du rang supérieur. Des villages de cette sorte ne sont, me dit-on, pas rares en Judée, où l'on cherche à utiliser les grottes qui existent en si grand nombre. Quand on en a vu un, on comprend mieux cette parole du Seigneur : « Que ceux qui seront en Judée s'enfuient aux montagnes, et que celui qui sera sur la maison ne descende point pour emporter quoi que ce soit de sa maison1». Ici, en effet, pour s'enfuir aux montagnes , on n'a point à redescendre de son toit.

Le pied du mont Morijah, vis-à-vis de Siloé, est couvert de jardins potagers, disposés en terrasses, où sont plantés des grenadiers et où l'on cultive des artichaux et d'autres légumes. Ce sont les anciens jardins du Roi; ils ont la verdure la plus fraîche que j'aie encore vue en Palestine. Ils la doivent à l'eau du réservoir de Siloé qui est au-dessus et au moyen duquel on les irrigue. La source, proprement dite , est un peu plus haut dans la vallée, encore plus près du village; on l'appelle aujourd'hui fontaine de la Vierge. Elle communique par un conduit souterrain avec la fontaine de Siloé.

Celle-ci coule doucement* , dans une grotte située à l'extrémité du Tyropéon et où l'on descend par des degrés : devant la grotte est le réservoir où Jésus envoya l'aveu-

1 Matth. XXIV. 16. 17

2 E^aïe VIII. 6.

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gle-né1. Nous y trouvons une femme occupée à puiser de l'eau. J'ai goûté cette eau, qui ne m'a pas paru trèsfroide, mais à laquelle je n'ai pas trouvé le petit goût salé que lui attribuent plusieurs voyageurs.

Cette double fontaine de Siloé, jaillissant du rocher même sur lequel s'élevait la maison de Dieu, était pour les Israélites un symbole de vie spirituelle, et il y est fait souvent allusion dans l' Ecriture. Ezéchiel, dâns ses magnifiques intuitions du règne de Dieu, voit ces eaux devenir un grand fleuve, répandant la fertilité sur ses bords et rendant la vie aux flots maudits de la mer Morte. « Partout où ce torrent passera, tout reprendra la santé et la vie... Sur ses deux bords il croîtra toujours des arbres fruitiers de toute sorte, dont le feuillage ne se flétrira point et où le fruit ne manquera jamais..., parce que ces eaux sortent du sanctuaire2. »

La vallée de Hinnom ou la Géhenne, dans laquelle nous entrons, est étroite , comme celle du Cédron, et a plus que celle-ci la configuration d'une combe; il ne paraît pas qu'elle ait jamais servi de lit à un torrent. Du reste, elle est plantée d'oliviers et ne présente point l'aspect rébarbatif auquel on pourrait s'attendre. C'est par une association d'idées tout historique que, pour les Juifs du temps de Jésus, le nom de la Géhenne était devenu celui de l'enfer. Dans le délire d'idolâtrie qui s'empara des Juifs au temps d'Esaïe et de Jérémie , ils y avaient élevé des autels à Baal et à Moloch ; ils y faisaient passer par le

4 Jean IX, 7.

* Ezéch. XLVII. Cf. Zach. XIV. 8.

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feu leurs fils et leurs filles, en l'honneur de cette dernière divinité, et nous savons par le livre des Chroniques que les rois Àchaz et Manassé donnèrent eux-mêmes l'exemple de cette abomination. Le pieux Josias essaya de mettre un terme à ces crimes en profanant la vallée de Hinnom, c'est-à-dire en en faisant une voirie ou du moins un lieu de sépulture. Sans doute les Juifs regimbèrent contre les ordres de Josias et essayèrent de conserver à ce lieu son caractère sacré ; mais les jours vinrent où, bon gré mal gré, on se vit forcé d'enterrer les morts dans la vallée de Hinnom, parce qu'il n'y avait plus de place ailleurs, caries cadavres de ce peuple rebelle gisaient sur le sol, en pâture aux bêtes des champs et aux oiseaux des cieux \ On comprend que tous ces souvenirs de mort et d'idolâtrie, de crime et de châtiment, aient pu faire de ce lieu le symbole des tourments de l'enfer. La tradition ou la légende chrétienne. — il est difficile ici de décider laquelle des deux, — place sur les flancs de cette vallée un autre lieu de funeste mémoire. C'est Haceldama ou le champ du sang qui , acheté à un potier du prix de la trahison de Judas, servit dès lors de sépulture aux étrangers2.

Ce champ du sang, appelé encore par les Arabes Hakel (le champ) ou Hakel-Forar (le champ du potier), est situé sur un rocher qui domine la partie inférieure de la vallée. On a de là une jolie vue sur la ville et sur le mont des Oliviers, et le champ lui-même est planté

1 Jérémie VII , 30-33.

2 Matth. XXVII. 8., Actes I. 19.

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d'arbres qui en font un site fort agréable. Hhannah me dit qu'il est d'usage, parmi la population catholique de Jérusalem, de venir passer ici en famille le jour de la Pentecôte ; on apporte avec soi des vivres , on s'assied à l'ombre des oliviers et l'on fait sa cuisine dans un des nombreux sépulcres taillés dans le roc tout autour du champ.

Un de ces sépulcres, beaucoup plus vaste que les autres et couvert d'une voûte en maçonnerie, est une sorte de barathre qui fait depuis longtemps l'office de ce que nous appelons la fosse commune : on y jette les corps des pèlerins qui meurent à Jérusalem sans laisser de quoi les ensevelir. C'est spécialement à cette fosse qu'on donne aujourd'hui le nom d'Haceldama.

L'usage d'inhumer ici les étrangers n'est-il que la continuation d'une habitude existant depuis le temps des apôtres? Ou bien n'a-t-on établi ici cette fosse commune que pour justifier le nom d'Haceldama que l'on avait cru pouvoir donner à ce champ ? Chacun répondra sans doute à cette question suivant ses préjugés favorables ou défavorables relativement à la tradition.

Quoi qu'il en soit, il n'y a rien d'impossible à ce que ce lieu ait été réellement Haceldama. On y trouve de l'argile à faire des pots, et nous savons que, du temps de Jérémie, la porte qui conduisait de Jérusalem à la vallée de Hinnom, portait le nom de porte de la Poterie \

4 Porta fictilis (Jér. XIX, 2). C'est là le sens du mot. d'après les rabbins et la Vulgate. Les versions françaises le rendent à tort par porte orientale. Selon le targum de Jonathan, cette porte fictile serait la même que la porte stercoraire.

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Nous laissons de coté la partie supérieure de la vallée, où se trouvent encore deux belles piscines, et nous gravissons les flancs de la montagne de Sion, qui est ici assez abrupte. C'est de ce côté-ci que se trouve le seul faubourg de Jérusalem , si l'on peut appeler de ce nom trois uniques bâtiments non compris dans l'enceinte des murs , et qui du reste ont cherché à compenser ce désavantage en se fortifiant de leur mieux.

De ces trois bâtiments l'un, situé à quelques pas seulement de la porte de Sion, est un couvent arménien élevé sur l'emplacement légendaire de la maison de Caïphe. Le second, tout auprès, est la célèbre mosquée de David où se trouve, dit-on, le tombeau du roi prophète. L'entrée de ce tombeau est aussi rigoureusement interdite aux infidèles que celle du Haram ; mais on leur permet de visiter le prétendu Cénacle qui se trouve audessus. Le choix que les moines ont fait de ce lieu pour y rattacher le souvenir du cénacle est un exemple de la méthode d'induction qu'ils ont le plus souvent employée en pareil cas. Comme saint Pierre dit aux Juifs : « Le tombeau du patriarche David est encore au milieu de nous (apud nos) jusqu'à ce jour 1 », ils ont cru pouvoir en conclure, en pressant le sens de ces mots, que le cénacle où habitaient les apôtres2 était situé dans le même bâtiment que le tombeau de David.

Un peu au-dessous , un bâtiment tout neuf est affecté

1 Actes II , 29.

2 Actes I, 13. La Vulgate traduit ici par cœnaculum le mot grec v7T£p5ov, qui plus littéralement signifie chambre haute.

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à une école, dépendant de l'évêché anglican et où sont élevés de petits garçons juifs et arabes. Je l'ai visitée déjà plusieurs fois. C'est une espèce de maison-forte, où l'on entre comme dans presque toutes les maisons de Jérusalem, par une petite poterne basse et en se courbant en deux. Alentour est un grand cimetière clos d'un mur blanc, à la mode européenne. Je m'y promenais hier, entre deux rangs de tombeaux, avec la femme du directeur , pendant que ses enfants , fraîches figures toutes blondes et roses , cherchaient les œufs de Pâques que l'on avait cachés pour eux sous les touffes de gazon et égayaient de leurs rires et de leurs grands cris de joie le silence de la Géhenne.

En approchant de la porte de Sion , quelques lépreux accroupis en cet endroit selon leur habitude me tendent la main pour me demander l'aumône. De toutes les infirmités qui s'étalent au grand jour, aucune n'est plus douloureuse au regard que cette hideuse maladie. La lèpre n'affecte pas seulement la peau, comme le croient généralement les profanes en médecine ; elle déforme les membres et les traits du visage , les enfle et les empâte à les rendre méconnaissables. Le cœur se serre à la vue de ces misères sans remède.

Comme c'est aujourd'hui jour de fête , Hhannah m'a proposé de me conduire chez lui et de me faire faire connaissance de sa famille ; j'ai accepté avec empressement, heureux d'avoir une occasion de pénétrer dans la vie de famille de vrais bourgeois de Jérusalem. Nous entrons dans la maison par une allée très-basse et absolument sombre ; je me figure que nous allons pénétrer

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dans quelque foyer de misère. Mais c'est ici surtout qu'il ne faut pas se laisser prendre aux premières apparences. Après avoir monté l'escalier, nous nous trouvons sur une jolie petite terrasse et nous entrons dans une chambre haute, fort bien éclairée. Comme toutes les chambres de Jérusalem, elle est voûtée et construite entièrement en pierre de taille , sans lambris et sans plâtrage. Ce genre de construction donne ici à toutes les chambres quelque chose de monumental ; c'est une simplicité austère , une imposante nudité qui sied bien à Jérusalem. Aucun meuble ; un tapis seulement est étendu sur les dalles; tout autour sont des coussins. A l'un des coins de la chambre (les coins sont toujours la place d'honneur) est accroupi le père Ahouâd; — turban bleu, moustache blanche. — Il fume un narguileh. Quelques voisins sont accroupis près de lui et fument aussi silencieusement. Chacun a laissé ses souliers à la porte; j'en fais autant, et, sur l'invitation de Hhannah, je m'accroupis à l'autre coin de la chambre , faisant vis-à-vis à son père. Mme Ahouâd, — expression bienveillante , robe d'indienne, veste de drap, calotte verte sur la tête, — va me chercher une longue pipe tout allumée , qu'elle fait passer de sa bouche à la mienne. Puis elle me sert un verre de raki, qu'elle me verse d'un vase de cristal à anse et découvert, tout pareil à celui qui figure sur les monnaies asmonéennes. Puis viennent un verre de limonade, une tasse de café et des friandises faites par elle à l'occasion de la fête. Ce sont des gâteaux de fleur de farine, moulue très-grossièrement et très-peu cuite, farcie d'une confiture^de noix ou de dattes. C'est très-bon.

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On m'apporte aussi un œuf rouge. Ici comme chez nous , les chrétiens latins ou grecs distribuent à Pâques à leurs enfants des œufs teints en rouge et l'on s'amuse comme chez nous à les piquer. Les musulmans ont le même usage; seulement ce n'est pas à Pâques, mais à leur grande fête , qui est en été (et dont on ne me dit pas le nom), et ils teignent les œufs en jaune.

La conversation n'estpas d'abord très-animée, mais n'est pas moins cordiale. Après avoir dit marhaba (bonjour) et catakhérek (merci), je me trouve presque au bout de mon arabe. Je rassemble cependant encore deux mots, dont je me sers pour exprimer à Mme Ahouâd la chose la plus agréable sans doute que l'on puisse dire à une mère, — l'éloge de son fds :

— Hhannah , TAÏB — Jean est bon !

Proposition affirmative de la forme la plus élémentaire, mais qui me valut de la part de Mme Ahouâd le plus aimable des sourires.

Cependant, par l'intermédiaire de Hhannah, nous parvenons à causer un peu. Mme Ahouâd me demande avant tout si je suis marié, — puis si ma mère vit encore. Sur ma réponse négative , elle m'adresse le souhait que les Arabes ne négligent jamais d'exprimer lorsqu'on fait quelque allusion à la mort : « Que Dieu vous accorde à vous-même de longs jours ! » Puis, elle veut savoir si les œufs sont chers en France et me dit qu'elle serait curieuse d'aller dans ce pays-là , pour voir comment s'y font les mariages.

Le père Ahouâd parle moins , mais me témoigne cependant à plusieurs reprises combien il est heureux

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de ma visite. Il exprime en outre son opinion politique. Je ne la répéterai pas , de peur de le brouiller avec la Porte.

Les frères de Jean et sa sœur, entourée de ses enfants, assistent à la conversation, mais sans y prendre part et en se tenant à distance, avec toute la réserve à laquelle sont habitués les jeunes gens dans une famille patriarcale. Quand je me retire, nouveaux compliments et remercîments réciproques.

Je rentre chez moi pour écrire. Le ciel est couvert, l'orage commence ; il tonne, il pleut à plusieurs reprises, mais ce ne sont que de fortes ondées durant à peine quelques minutes. Ce soir, à huit heures , le thermomètre marque dix degrés centigrades.

Le climat de Jérusalem est en général très-agréable, grâce à une brise légère qui souffle tous les jours et spécialement toutes les après-midi. Elle ne cesse que dans les mois de mai et d'octobre; aussi ces deux mois, surtout celui de mai, sont-ils pénibles à supporter. Mais du 10 juin environ jusqu'à la fin de septembre, la chaleur est très-tempérée. Le froid de l'hiver ne dure jamais longtemps ; cette année , il a été plus rigoureux que de coutume : il y a eu de la glace et , pendant deux jours de suite , deux pieds de neige ; mais la neige a fondu le troisième jour.

J'ai parlé tout à l'heure de l'usage où l'on est en Orient de se déchausser avant d'entrer dans une chambre. Dans les maisons particulières, c'est une simple mesure de propreté; comme le tapis sert à la fois de

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siège et de table , il importe de ne pas le salir. En entrant dans les lieux saints (mosquées ou églises), on ôte ses souliers par un motif différent ; on craint de mêler à une terre réputée sainte la poudre d'une terre profane; c'est pour cela que Moïse devant le buisson ardent reçoit l'ordre de se déchausser1. C'est pour cela aussi que les Israélites, lorsqu'ils quittaient un pays étranger pour rentrer dans le leur, secouaient la poudre de leurs souliers avant de franchir la frontière. Jésus fait allusion à cette coutume lorsqu'il dit à ses disciples : « Si quelqu'un ne vous reçoit point, — en sortant de cette ville, secouez la poudre de vos pieds en témoignage contre elle2 ». Cette parole équivaut à cette autre, qui en est pour ainsi dire la traduction : « Si quelqu'un n'écoute pas l'Eglise, qu'il soit pour toi comme le Gentil. ... 5 » — Avec la prédication de l'Evangile, une nouvelle alliance commençait ; ceux qui rejetaient les disciples de Jésus rejetaient Celui qui l'avait envoyé4; ils s'excluaient du règne de Dieu, ils ne faisaient plus partie du peuple saint, ni leurs villes de la Terre-Sainte.

4 Exode m. 5.

2 Luc IX, 5.

3 Matth. XVIII, 17.

k Matth. X, 40.

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