DE JÉRUSALEM Â JÉRICHO
J'aimerais pouvoir raconter ici mes diverses excursions dans les environs de Jérusalem , au tombeau des Rois, à celui des Juges et surtout à Emmaùs et à Nebi- Samouîl. Mais je ne dois pas oublier que le premier devoir d'un voyageur est de ne pas tout dire et , forcé de choisir dans mes souvenirs et mes notes, je me bornerai au récit de deux de ces excursions, l'une à Jéricho et à la Mer morte, l'autre à Bethéhem.
Il n'y avait que vingt-quatre heures que j'étais à Jérusalem, quand une occasion se présenta pour moi d'aller voir la plaine de Jéricho et les rives de la Mer morte. Je dis une occasion, car on n'y va pas comme on veut. Cette contrée est dangereuse pour les voyageurs, plus encore que toute autre partie de la Terre-Sainte. Il ne faut pas s'en étonner; nous savons parla parabole du Samaritain que du temps de Jésus, en plein gouvernement romain, on pouvait être fort proprement détroussé par les voleurs sur la grande route de Jérusalem à Jéricho. Qu'on juge de ce que ce doit être sous le régime
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ottoman! Il faut donc prendre une escorte, — non point certes de soldats turcs, on ne ferait qu'attirer l'ennemi! — mais de Bédouins du désert. Ces Bédouins se considèrent comme les souverains légitimes de la plaine du Jourdain et, au fond, je ne sais trop ce qu'on pourrait objecter à leurs droits. C'est avec eux qu'il faut s'entendre, on paye d'avance sa rançon à quelque chef de tribu qui se déclare satisfait, qui s'engage par Allah et par Mahomet à ne pas vous voler le reste et qui vous accompagne pendant le voyage, prêt à vous donner aide et protection en cas de besoin, et à vous défendre à la fois contre ses amis et ses ennemis.
Cette rançon, ce tribut, — ou, comme nous disons en Europe, ce visa, coûte souvent assez cher aux voyageurs. Le mieux est pourtant de s'y soumettre. J'ai connu en Palestine un peintre anglais de grand mérite, qui fit cette excursion peu de jours après moi et qui, pour avoir négligé cette formalité, arriva au bord de la Mer morte aussi nu que les montagnes qu'il venait de traverser.
On se forme donc habituellement en caravane et l'on se cotise pour payer la somme exigée par le cheik bédouin. Ces Bédouins du désert sont d'ordinaire de brillants guerriers, bien montés et bien armés, une sorte de chevaliers errants, à cela près qu'ils font plus de torts qu'ils n'en redressent. 11 ne faut pas en conclure que tous les cheiks soient pareils. La tribu arabe, comme l'était primitivement chez nous la commune, n'est qu'un agrandissement de la famille ; et le cheik correspond par conséquent à peu près à ce que nous appelons un maire de village. Il y en a de toute sorte. Il n'est pas d'ailleurs
indispensable pour le cheik, comme il l'est pour le maire, qu'il sache écrire son nom au bas d'un acte. Ici, l'on se contente de tremper dans l'encre l'anneau que l'on porte toujours au doigt et d'en timbrer la pièce qu'il s'agit de signer.
Le lendemain donc de mon arrivée à Jérusalem, les quatre Américains que j'avais rencontrés à Ramleh me proposèrent de me joindre à eux pour faire l'excursion de la Mer morte. Ils s'étaient pourvus d'une escorte et avaient un excellent drogman. Ces drogmans — que l'on prend d'ordinaire en Egypte — ne sont pas seulement des interprètes, comme l'indique leur nom; ce sont souvent des entrepreneurs de voyage, avec lesquels le touriste fait prix d'avance et qui le promènent à tant par jour, s'engageant à le fournir de vivres, de tentes, de chevaux et de domestiques. C'est un arrangement très-commode et qui n'a d'autre défaut que de ressembler trop aux trains de plaisir.
Mais voilà assez de préliminaires. Je reprends mon journal pour transcrire le récit de cette excursion.
Lundi 29 mars. Nous partons à dix heures du matin, avec notre drogman et deux Bédouins qui nous servent d'escorte. L'un d'eux porte le grossier vêtement de laine, largement rayé de blanc et de brun, qui est le costume ordinaire des Bédouins; l'autre est un cheik; il est vêtu d'une robe de soie rouge et coiffé d'un ample mouchoir de soie jaune , serré à la tête et dont les longues franges encadrent son visage de la façon la plus pittoresque. Il est monté sur un superbe cheval blanc et tient à la main
une longue lance; on croit voir un héros sarrazin de l'Arioste. Son expression douce et calme, son visage aux traits réguliers, sa barbe courte et fine laissant à découvert les lèvres et le tour de la bouche, lui donnent une ressemblance frappante avec la figure traditionnelle du Christ.
Nous sortons par la porte Saint-Etienne et descendons dans la vallée. Arrivés devant Gethsémané, nous le laissons à notre gauche et montons le chemin qui coupe en écharpe le flanc de la montagne des Oliviers. On passe ensuite le col qui sépare cette montagne de celle du Scandale.
De grandes troupes de pèlerins musulmans montent avec nous en chantant. Ils se rendent au tombeau de Moïse. La plupart sont des femmes et des jeunes filles en habits de fête. Je ne puis me lasser d'admirer la grâce de leur costume; c'est une simple tunique, bariolée de longues bandes de toutes couleurs ; ces couleurs sont éclatantes, mais assorties avec un goût extrême. Elles portent sur leurs têtes leur petit paquet, qu'elles y maintiennent de leurs mains jointes; leurs bras nus, chargés chacun d'un double bracelet d'argent, laissent retomber leurs larges manches, ouvertes à la chinoise, qui pendent jusqu'au-dessous du genou. Leur taille est svelte et élégante et leur visage des plus agréables, malgré son extrême maigreur.
Ce sont des femmes de la campagne, aussi ne sontelles point voilées. J'aime à me représenter que ce costume, si différent de celui que portent les femmes des villes, est l'ancien costume isràélite, conservé tradition-
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nellement dans les campagnes à travers les révolutions et le mélange des races. Nous savons du moins, par la Bible, que chez les anciens Hébreux les beaux habits des enfants et des jeunes filles étaient des habits bigarrés. Telle était la tunique donnée à Joseph par la tendresse de son père1, telles étaient celles que portaient les filles de David2.
Le chant de ces pèlerins est joyeux, bien différent de celui que j'ai entendu jusqu'ici chez les Arabes; il semble que ce soit aussi un souvenir d'autrefois, un écho de ces heureux cantiques chantés en chœur par les pèlerins hébreux revenant de la fête de Pâques.
D'autres sont à cheval. Ici c'est un homme à grande barbe, avec ses enfants en croupe. Ailleurs, on voit un équipage d'un genre très-singulier : deux femmes, assises dans de grandes cages de bois, se font équilibre des deux côtés du cheval. Un dais rouge s'étend sur le tout.
Après avoir tourné le flanc du mont des Oliviers, nous trouvons, sur le versant opposé à Jérusalem, le village de Béthanie. Il est misérable, mais sa situation entre deux montagnes et tes quelques arbres qui l'entourent lui donnent quelque chose d'agréable, qui se prête aux doux et touchants souvenirs que son nom réveille. Notre drogman nous conduit à une masure où l'on montre le tombeau de Lazare; nous y descendons, c'est une grotte profonde. Rien ne confirme l'authenticité de ce tom-
4 Genèse XXXVII , 3.
2 2 Samuel XIII, 18. Le mot hébreu (C3>D3 p:pd) est le même que dans le passage de la Genèse cité ci-dessus. La Vulgate traduit à tort par deux mots différents.
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beau; je ne saurais cependant, comme certains voyageurs, y voir une impossibilité.
On descend de là par un chemin rapide et pierreux, comme nous en avons déjà vu sur la route de Ramleh à Jérusalem et comme nous en verrons encore beaucoup aujourd'hui. Nous continuons par des vallées et des sommets de montagne arrondis en dos de mouton, — c'est l'image qui se présente la première à la pensée; l'étrange comparaison du Psalmiste l'est moins en Judée qu'elle ne le serait ailleurs : « Qu'aviez-vous, ô montagnes! pour sauter comme des béliers, et vous, collines, comme des agneaux?»' Ces montagnes toutes moutonnées, où l'on ne franchit un sommet que pour en voir un autre devant soi, ces montagnes entrecoupées, comme les appelle le Cantique des cantiques2, donnent à bien d'autres passages de l'Ecriture un singulier à propos; car ce caractère du pays a inspiré aux poètes hébreux bien des traits qui ne se seraient pas présentés à d'autres. «Qu'ils sont beaux sur les montagnes, s'écrie Esaïe, les pieds de celui qui apporte de bonnes nouvelles ! » 3 Et la Sulamithe : «J'entends mon bien-aimé* Le voici qui
4 Ps. CXIV, 6. C'est à cet ordre d'images que se rattache le nom de taureau (Taurus) donné par les anciens à un si grand nombre de montagnes. Le mont des Oliviers est appelé aujourd'hui par les Arabes Djébel-et-Tûr, moutagne du Taureau. On donne le même nom au Garizim, au Thabor et au massif du Sinaï. Il était naturel à des peuples pasteurs de désigner ainsi un sommet qui se fait remarquer parmi ceux qui l'entourent , comme un taureau élevant sa tète au-dessus du reste du troupeau.
2 Cant. II. 17.
3 Esaïe LU , 7
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vient , sautant sur les montagnes et franchissant les coteaux.»1
Aucune trace d'habitation; çà et là cependant, encore quelques champs cultivés; le pays est désolé, mais son aspect n'a rien de triste et du haut des sommets la vue s'étend au loin.
Bientôt toute trace de culture disparaît et nous sommes dans le désert, — non point le désert de sable tel que nous l'avons vu en Egypte, mais la steppe, le pâturage, ce que les Hébreux appellent midbar. Ni arbre, ni arbuste, rien qu'un petit gazon colorant inégalement un sol tout couvert de gros cailloux. Est-ce dans ce désert même, si voisin du Jourdain. — est-ce dans un autre désert du même genre, que Jésus fut poussé par l'Esprit après son baptême et passa quarante jours? Quoi qu'il en soit, on ne peut le traverser sans avoir sous les yeux l'histoire delà tentation. « Dis que ces pierres deviennent des pains ! » Je ne sais trop quel autre substrat ce lieu aurait pu fournir au miracle que le diable demandait à Jésus. La haute montagne d'où Satan lui fit voir les royaumes du monde et leur gloire n'est pas non plus difficile à trouver. Il ne manque pas, sur les sommets qui nous entourent, de panoramas des plus étendus; la légende a rattaché à l'un de ces sommets le souvenir de cette histoire; elle l'appelle la Quarantaine, en mémoire du jeûne de Jésus.
De grands troupeaux de chèvres et de moutons paissent sur les pentes des montagnes. Il n'y a point ici de
1 Gant. II . 8.
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chèvres tachetées comme j'en ai vu souvent en Egypte, ou fauves-blanches comme nous en avons beaucoup ; elles sont presque toutes d'un noir d'ébène et les moutons sont parfaitement blancs. On comprend d'autant mieux comment ces deux espèces, que l'on voit presque toujours ensemble et qui présentent pourtant un si frappant contraste, ont pu fournir à Jésus une image toute naturelle pour peindre la différence absolue qui existe entre les bons et les méchants. Chèvres et moutons paissent par bandes séparées, sous la conduite d'un seul berger, — les moutons réunis en troupeau compacte autour du pasteur, selon leur habitude bien connue, les chèvres plus dispersées et se livrant à leur humeur vagabonde. Souvent une chèvre vient promener sa robe noire au milieu des blanches toisons et amène la perturbation dans les rangs paisibles des brebis. Aussi faut-il que, de temps eh temps, le berger intervienne pour rétablir l'ordre, en démêlant les deux troupeaux. On se rappelle le tableau du jugement dernier! « Toutes les nations s'attrouperont devant le Fils de l'homme (congregabuntur ante eum), et il séparera les uns d'avec les autres comme le berger sépare les brebis d'avec les boucs.»1 Jésus parle de ce fait comme d'un fait habituel. Peut-être l'avait-il sous les yeux au moment même où il parlait; car il était assis sur la montagne des Oliviers, d'où ses regards pouvaient s'étendre sur ces mêmes pâturages que je parcours en ce moment2.
1 Matth. XXV. 32.
- Matlh. XXIV ; 3.
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Pendant que je contemple cette petite scène de la vie pastorale, une autre parabole du Sauveur4 , — la plus belle des paraboles, s'il était permis de choisir, — se répète aussi sous mes yeux. Entraînée par je ne sais quel caprice, une brebis s'est échappée et s'enfuit vers le sommet de la montagne. Je vois le berger laisser là les quatre-vingt-dix-neuf autres et courir après la brebis indocile. Haslin — c'est notre drogman — dont le cheval vaut mieux que le mien ou qui sait en tirer meilleur parti, prend pitié de ce pauvre homme et l'aide à poursuivre la fugitive. Il la force bientôt à rebrousser chemin; le berger s'en empare, la charge sur ses épaules et la rapporte tout joyeux.
Nous arrivons à un khân en ruines, c'est la seule construction, même ruinée, que j'aie remarquée depuis Béthanie, sur toute la route de Jérusalem à Jéricho. Les Orientaux appellent khân ce que nos écrivains nomment d'ordinaire caravansérail : c'est l'auberge de l'Orient, auberge sans lit et sans cuisine, où le voyageur ne trouve qu'un abri contre les rayons du soleil ou la fraîcheur de la nuit. J'aurai occasion de parler ailleurs de ce que sont les khâns dans les villes; dans les campagnes, c'est un simple hangar; on en trouve en assez grand nombre dans les divers pays de l'Orient — et en Grèce même , à peu d'exceptions près, ce sont encore les seules auberges. La Palestine en avait jadis, mais, sur ce point comme sur tant d'autres, elle est aujourd'hui en décadence; on n'y trouve plus que les ruines de ces hôtelleries primitives.
1 Luc XV, 4-7.
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C'était après une cabane de ce genre (diversorium viatorum) que soupirait Jérémie, témoin des désordres et des crimes de ses concitoyens : « Oh ! qui me donnera dans le désert, disait-il, une cabane de voyageurs ! J'abandonnerais mon peuple et je m'en irais d'avec eux, car ce ne sont que des adultères, c'est une bande de fourbes ! »a Et plus loin, dans le même discours, il pleure sur la destruction de ce dernier asile, sur l'immense dévastation qui n'a pas même épargné ces humbles cabanes : «Je pleurerai sur les montagnes, je chanterai une complainte sur les huttes du désert, car elles ont été brûlées parce qu'il n'y a plus de passants2! »
Le khàn où nous nous arrêtons est sur la hauteur, dans un site pittoresque et d'où la vue s'étend assez au loin. Près de là est une antique citerne qui n'est pas encore entièrement dégradée. Ce khân est justement à moitié chemin entre Jérusalem et Jéricho, c'est-à-dire à trois heures de marche de chacune de ces deux villes ; on peut supposer que c'était l'étape, le relai peut-être, et probablement le seul, entre ces deux grandes cités. Qui sait si ce n'est point là l'hôtellerie où le Samaritain compatissant conduisit le voyageur? En tout cas, c'est sur cette route que Jésus prononça cette admirable parabole. Car nous voyons qu'en partant de là il arrive d'abord à une bourgade ou Marthe le reçut dans sa maison 5. Et nous savons par saint Jean que Marthe habitait Béthanie, le
4 Jérémie IX , 1 .
2 Ibid., IX, 9.
5 LucX, 38.
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premier village, en effet, que l'on trouve sur son chemin en approchant de Jérusalem par la route de Jéricho. Cette fois encore, comme tant d'autres, c'étaient les circonstances du moment, c'étaient les lieux où il se trouvait qui fournissaient au Sauveur les images dont il avait besoin.
Je ferai remarquer à ce propos que les évangiles synoptiques, saint Luc en particulier, observent dans leurs récits un ordre chronologique beaucoup plus strict qu'on ne le suppose généralement. L'étude du Nouveau Testament, faite sur les lieux, le prouve en mainte occasion. Ce que je viens de dire en est un exemple : saint Luc, — qui n'était pas de ce pays-là, — paraît avoir ignoré que la bourgade de Marthe fût précisément Béthanie ; néanmoins l'ordre de son récit se trouve parfaitement d'accord avec la succession des lieux1.
Je reviens à mes moutons et à mes bergers, — car Khân-Khadrûr me fournit une nouvelle occasion d'apprendre à connaître ce que sont les bergers du désert. Nous avons mis pied à terre, et nous nous groupons pour prendre notre déjeuner — non pas près du khan, dont, à cette heure du jour, les pans de mur encore subsistants ne suffisent plus pour nous donner de l'ombre, — mais à l'abri d'une large grotte que nous offre le flanc de la montagne ; cette hôtellerie naturelle survit à celle qu'avait élevée la main des hommes ; elle l'avait précédée,
4 Saint Luc paraît même ignorer que tout cela se passe en Judée ; mais saint Jean mentionne expressément ce voyage de Jésus à Jérusalem,
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et c'était sans doute la présence de cette belle grotte qui avait habitué les voyageurs à faire leur halte en ce lieu-là. — Haslin étend par terre un tapis et y étale nos provisions. — Un petit berger, qui nous a vus nous arrêter, accourt à nous du haut de la montagne ; c'est un garçon de douze à quatorze ans, — le vrai chevrier classique, jambes et pieds nus , sarreau gris à ceinture lâche , et sur l'épaule, — jetée en écharpe, — la couverture de laine dont il s'enveloppe pendant la nuit1. N'allez pas cependant compléter le tableau : de collo fistula pendet. Non, la flûte rustique de Polyphème ne serait pas de mise chez les bergers de Judée; ce qui pend à son col, c'est un long pistolet, tandis qu'à sa ceinture brille une énorme poire à poudre, vide, hélas! pour le moment, et qu'il nous présente avec des gestes suppliants, nous demandant de la remplir. Malheureusement je ne puis satisfaire son désir.
Dans nos idées, nous ne concevons rien de plus idéalement paisible que le métier de berger. Mais en Palestine, je ne crois pas avoir vu de berger, grand ou petit, qui ne fût fort bien armé. C'est nécessaire surtout dans ces solitudes. Il faut être prêt à setléfendre contre les brigands et les bêtes sauvages ; à l'âge de mon petit pâtre, et dans ces mêmes montagnes de Juda, David, gardant les troupeaux de son père, avait eu déjà à disputer ses brebis à la patte de l'ours et à la griffe du lion2.
1 « Comme un berger s'enveloppe de son manteau. » Jérémie XLIII , 12.
2 1 Sam. XVII , 34 et 35.
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Ceci, si je ne me trompe, doit redonner un peu de ton à mainte image biblique que nous risquons souvent d'affadir, grâce à nos bergeries occidentales. Il faut tâcher d'oublier Némorin. L'expression de pasteurs des peuples, — c'est ainsi que les rois sont appelés dans la Bible et dans Homère, — est bien loin d'exclure toute allusion guerrière, comme il le semblerait d'abord1. Le bon berger n'est pas seulement celui qui conduit ses brebis dans des parcs herbeux, le long des eaux paisibles, c'est celui dont le bâton et la houlette les rassurent^2 , qui ne permet à personne de les ravir de sa main, qui est prêt à combattre pour les défendre et à donner sa vie pour elles*.
Je regrette de faire tant de digressions et je ne sais vraiment quand j'arriverai à Jéricho. A chaque pas, en parcourant la Terre-Sainte, on voit surgir quelque souvenir qui vous empêche d'avancer. Un voyage dans ce pays est un commentaire perpétuel de l'Ecriture. Cela a été dit cent fois, mais je le dis encore une, parce que c'est cent fois plus vrai que je ne me l'étais imaginé. Il n'est besoin ni de beaucoup de science, ni de beaucoup d'observation, ni de grande réflexion, pour profiter d'un voyage pareil. Tout vient vous y chercher. Le seul regret que l'on éprouve est celui de laisser échapper beaucoup; on a l'embarras de la richesse.
C'est charmant pendant le voyage, mais c'est un incon-
4 Voyez, par exemple, Jérémie VI, 3.
2 Ps. XXIII.
3 Jean X, 1-16.
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vénient quand on le raconte. Le vrai peut quelquefois n'être pas vraisemblable, et l'on craint d'être accusé de trop de bon vouloir. On pardonnera plutôt, en effet, au voyageur qui n'a rien vu qu'à celui qu'on soupçonne d'avoir trop vu. Je dois dire néanmoins que, pour que rien ne manquât à ce que j'avais observé depuis trois heures sur cette route célèbre de Jéricho, je ne tardai pas à confirmer ce que nous savons par l'Evangile des voleurs qui l'infestent. Je rencontrai un de ces brigands garrotté de cordes et qu'un autre homme faisait marcher devant lui. Aujourd'hui cependant, en notant le fait, il me vient un scrupule : lequel des deux était le voleur ? Mais cela ne fait rien à l'affaire. L'essentiel est qu'il y en eût un.
Enfin, nous découvrons la Mer morte, d'un beau bleu, plutôt clair dans ce moment-ci, comme celui de nos lacs suisses, et bientôt, à gauche, la vallée du Jourdain. Cette vue de haut est d'un grand effet, surtout après le désert que l'on vient de traverser. La solitude et la stérilité des bords de la Mer morte n'a rien qui attriste et qui étonne; on y est accoutumé d'avance et l'œil ne songe qu'à jouir de cette belle étendue d'eau.
Pour ceux de mes compatriotes qui aiment les analogies, je dirai que cette vue rappelle d'une manière assez frappante le bout du lac cle Neuchâtel et la plaine d'Yverdon, vus de l'ancienne route de Lausanne. Les monts de Moab et d'Ammon figurent assez bien le Jura. La situation de Jéricho serait celle du Valentin. Mais tout cela en très-grand, cela va sans dire, — et mieux éclairé, — une peinture au lieu d'une gravure, car c'est
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toujours là l'image qui se présente à l'esprit quand on compare les paysages de l'Orient à ceux de nos contrées du Nord.
Nous n'avons plus qu'une descente, mais elle est longue et mauvaise ; mon cheval fatigué trébuche à chaque pas; bientôt nous traversons un joli petit ruisseau, il y plonge ses naseaux fumants et se désaltère à longs traits.
Nous voici dans la vallée. Nous suivons un moment le pied de la montagne, en nous éloignant du lac. La végétation a recommencé à se faire voir, mais ce ne sont que des arbustes, tous épineux. Le plus beau porte des fleurs lilas, à étamines jaunes, pareilles à celles de la pomme de terre, et un fruit rond de la grosseur d'une pomme d'api et d'un beau jaune citron, tout rempli de petits grains. Nous allons à la source appelée fontaine d'Elisée, en souvenir de l'histoire rapportée par le livre des Rois1. Il est probable, en effet, que cette source est bien celle dont il s'agit dans le récit biblique ; car, bien loin à la ronde, il ne s'en trouve pas d'autre dans les environs de Jéricho.
Jéricho, à laquelle la Bible donne le nom de ville des palmiers, était entourée jadis d'une forêt de ces beaux arbres. On en voyait quelques-uns encore au commencement de ce siècle ; il n'y en a plus un seul aujourd'hui, il n'y a plus même de sycomore comme celui sur lequel monta Zachée. Une tour carrée, de construction franque et aux trois quarts ruinée, un pauvre hameau fortifié par une clôture d'épines sèches, — voilà tout ce qui reste aujourd'hui de Jéricho.
1 2 Rois II, 19-22.
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Au temps d'Elie et d'Elisée, Jéricho avait une école de prophètes. Mais ce n'est point là ce qui fait vivre sa mémoire. Les noms qui l'ont illustrée ne sont ni des noms de prophètes, ni des noms de rois et de sacrificateurs; ce sont des noms de gens hors la loi, mais inscrits au Livre d'or de la Grâce. C'est celui de cette femme de mauvaise vie qui, prémices des païens, précurseur des pécheresses de l'Evangile, fut sauvée par la foi dans la ruine d'une ville entière4; — c'est celui de ce péager Zachée auquel fut adressée cette parole, résumé d'une nouvelle alliance : «Le Fils de l'homme est venu chercher et sauver ce qui était perdu» ;2 — c'est celui de ce mendiant aveugle, assis aux portes de la ville, qui criait à Jésus : Fils de David, aie pitié de moi !
— Que veux-tu que je te fasse ?
— Maître, que je recouvre la vue.
— Va, ta foi t'a sauvé3.
Près de la vieille tour dont je viens de parler, dans le lit d'un torrent desséché, nous voyons un grand nomhre de tentes; c'est le camp des pèlerins coptes arrivés avant nous de Jérusalem et qui, demain matin, iront se baigner dans le Jourdain Des familles entières sont là, allant et venant; les uns préparent le repas, d'autres sont assis sur le gazon ; on n'entend que chants et cris de joie. C'est un spectacle heureux et animé, une belle fête à l'orientale, dont nous n'avons aucune idée.
1 Josuéll. Hébr. XI, 31.
2 Luc XIX , 10.
3 Marc X , 46-53.
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Nos tentes sont dressées de l'autre côté du ravin. Nous nous couchons bientôt , car il faudra nous lever de bonne heure. J'entends longtemps encore auprès de ma tente les chants et les jeux des Coptes. Ils paraissent s'amuser surtout à une sorte de ronde : l'un d'eux chante, tous les autres l'accompagnent d'un battement de mains cadencé et répètent plusieurs fois le refrain avec enthousiasme. C'est primitif, c'est presque sauvage, et pourtant c'est sage et décent. Le christianisme a passé par là, et, s'il a passé outre, il a du moins laissé son parfum. Servabit odorem testa diu.
Je pense, en m' endormant, à ce Jéricho détruit, à cette Mer morte si voisine, et je me dis que si l'Eternel notre Dieu n'eût eu pitié de nous, «nous aurions été comme Sodome, nous serions devenus semblables à Gomorrhe!»4
1 Esaïe I, 9. Rom. IX, 29.
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