LE JOURDAIN ET LA MER MORTE
A Monsieur L. B., à ******
Jérusalem , avril 1858.
Mon cher,
J'ai fait déjà plusieurs excursions clans les environs, à Emmaiis, à Saint-Jean du Désert, à Bethléhem et ailleurs. Ma promenade à la Mer morte est une de celles qui m'ont le plus intéressé; là, comme du reste dans tout ce que j'ai vu de la Judée, le pays est infiniment plus pittoresque que je ne le croyais; il a quelque chose de large, d'ouvert, à quoi je ne m'attendais pas ; il est, comme on dit, d'un grand style. Mais s'il est très-beau géographiquement, il est dans un état de désolation vraiment affreux : c'est la ruine d'une ruine. Il semble que, toute trace de l'activité humaine ayant dès longtemps
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disparu, la terre elle-même ait fini par se décrépir et se décharner. Le rocher perce partout, la terre s'éboule, partout des rivières sans eau. Exceptons-en pourtant le Jourdain, où j'ai failli me noyer. Nous avions couché à Jéricho ou plutôt sur l'emplacement où fut Jéricho. A deux heures du matin, — huit heures arabes, comme on dit ici, — nous partîmes pour aller voir le Jourdain. La pleine lune de Nisan — car c'était précisément la nuit de la Pâque juive — éclairait autour de nous le tableau le plus beau et le plus original que j'aie vu de ma vie. Quelques centaines de pèlerins coptes, hommes, femmes , enfants , en turban , en tarbouche , à pied , à âne, à cheval, se mettaient en marche à la blanche lumière de la lune, au milieu d'une plaine couverte de broussailles. Leurs popes les conduisaient. On entendait dans le silence de ce désert des conversations en langue étrange, des cris, tout le tumulte d'un départ. Je songeais aux enfants d'Israël sortant d'Egypte par une nuit pareille. Bientôt pourtant, l'ordre s'établit et l'on n'entend plus guère que le hennissement des chevaux et le craquement des épines qu'ils froissent sous leurs pas.
Nous prenons les devants et, en une heure et demie de petit trot, nous arrivons au Jourdain. Un doux murmure d'eau courante nous en annonce le voisinage. Il coule en gracieux contours entre des arbres touffus, qui se penchent sur ses eaux pour en aspirer la fraîcheur. Ce cours du Jourdain est un ruban vert au milieu du désert, une route bénie et fleurie à travers des lieux desséchés et maudits. La belle image du Psalmiste, — «un arbre planté près des eaux courantes et dont le feuillage ne se
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flétrit point»4 , — est, dans ces pays brûlants, d'une vérité bien plus absolue et bien plus frappante que partout ailleurs.
Tout en faisant cette réflexion, j'admirais le beau paysage qui m'entourait et qu'agrandissaient encore ces indéfinissables effets produits par la demi-lumière de la lune, — cette large plaine que dominent d'un côté les montagnes arrondies de la Judée, de l'autre celles de Gad et de Ruben, formant une muraille escarpée prolongée en ligne horizontale. Cependant les Coptes étaient arrivés. A grands cris de joie, ils avaient mis pied à terre, en un instant ils s'étaient dépouillés de leurs vêtements et se baignaient ou plutôt se lavaient au bord du fleuve.
Le Jourdain n'est pas plus large qué la Thièle. Je me jetai aussi à l'eau, un peu plus haut que les Coptes (et pour cause) et, en ancien habitué du môle de la Guillotine, je voulus traverser la rivière à la nage pour aller cueillir sur l'autre rive les palmes de VIdumée. Mais le courant était si fort que je fus entraîné rapidement ; je luttai de toute ma puissance et enfin, épuisé, je me mis à crier au secours. Mais le Copte n'est pas nageur et n'entend pas le français ; il restait paisiblement au bord, se contentant d'avoir de l'eau jusqu'à mi-jambe. D'ailleurs je dérivais, dérivais toujours et commençais à être bien loin d'eux. Grâce à Dieu, au bout de cinq minutes d'angoisse, je parvins assez près du bord pour m' accrocher à une branche, je traversai la foule en cou-
1 Ps. ï. 3. Jérémie XVII. 8.
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rant et revins à mes habits que je retrouvai, mais non sans peine.
Le danger avait été réel, et j'ai su depuis de très-nombreuses histoires de voyageurs noyés dans le Jourdain. 11 ne faut pas croire pour cela qu'il ait toujours autant d'eau et que le cours en soit aussi rapide à toute époque de l'année. C'est au printemps, à la fonte des neiges duHermon, qu'il subit cet accroissement extraordinaire. Josué, qui le passa à peu prés au même endroit et à la même saison, — quatre jours plus tôt seulement1 , — fait la remarque expresse que « dans ce temps de l'année le Jourdain regorge par-dessus tous ses bords2.» Dieu ne >e sert pas toujours d'un miracle apparent comme celui de Josué, pour nous faire voir qu'il veille sur nous.
Après s'être baignés eux-mêmes, les Coptes plongent dans le fleuve, à trois reprises, les petits enfants qu'ils ont avec eux, puis ils lavent leurs vêtements dans l'onde sacrée. On monte ensuite sur les arbres du rivage, on coupe ou l'on casse force bâtons de toute grandeur, on les trempe aussi trois fois dans le Jourdain et on les emporte en souvenir. Après quoi, toute cette multitude se remet en marche et s'éloigne, toujours avec ces grands cris de joie que nous ne connaissons pas en Occident et qu'il faut avoir entendus pour comprendre ce que c'est que ce chant de triomphe, dont la Bible parle si souvent3.
Cependant l'aube a paru. Nous partons en même temps
1 Josué IV. 19.
- Josué III .15.
3 En hébreu nr . Ps. XXX. 6; XLH, 5 et ailleurs.
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que les Coptes, mais nous nous dirigeons du côté de la Mer morte, à travers la plaine toujours couverte d'épines. Les deux Bédouins qui nous servaient d'escorté viennent d'être remplacés par un troisième, armé d'une lance d'une longueur hyperbolique. Il galope admirablement dans la plaine.
L'eau de la Mer morte est claire et limpide et, à la vue, ne diffère en rien de la meilleure eau; aussi nos chevaux y plongent-ils avidement leurs naseaux, qu'ils retirent aussitôt avec dégoût. Je goûte cette eau et je lui trouve une saveur encore beaucoup plus salée que je ne le supposais. Pour en avoir mis dans la bouche une gorgée que l'on rejette immédiatement, on sent longtemps encore un goût de nitre insupportable. Quand on y a trempé les mains, on ne parvient pas à les essuyer entièrement, et la peau continue à être affectée d'une sensation astringente fort désagréable ; les cailloux du rivage restent toujours mouillés et luisants; bref, c'est de l'eau de mer à une plus haute puissance , une mer salée au nitre et non au sel de cuisine.
Il est bien entendu qu'en digne souscripteur de la collection Challandes, j'ai ramassé pour le musée de Neuchâtel des cailloux et des coquilles, non pas des coquilles de mer, — il n'y a pas de vie animale dans la Mer morte, — - mais des coquilles d'eau douce mêlées, à des détritus de jonc charriés par le Jourdain. C'est un de mes compagnons de voyage qui m'a fait faire cette distinction. Pour moi, que de fois déjà j'ai regretté mon ignorance en zoologie, en botanique, en géologie! Quelques connaissances de ce genre m'auraient souvent servi h
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mieux saisir le caractère propre d'une contrée; — on a beau ouvrir les yeux aussi grands qu'on peut, on n'est maître d'une chose que quand on sait la nommer; c'est l'histoire d'Adam et des animaux. Dans un voyage comme celui-ci, on trouve à tirer grand parti de ce que l'on sait, — même des moindres choses. Ainsi, à défaut de l'arabe, que j'ai le regret et presque le remords de n'avoir pas continué, l'hébreu m'a souvent été fort utile; j'ai été très-heureux également de savoir quelques mots d'anglais et d'avoir l'audace nécessaire pour créer la langue italienne, — pour le besoin de la cause. Ces deux langues (l'italien et l'anglais) sont de tous les idiomes d'Europe les plus utiles en Orient; le français ne vient qu'après; le temps n'est plus de saint Louis et du beau Dunois, — le temps n'est plus où toute l'Europe était le Frangistansl tous les Européens des Francs. Maintenant on les appelle des Inglesi. Le Francese, YAustriaco, le Milore (celui-ci est l'Anglais proprement dit, dans lequel rentre l'Américain), ne sont considérés par les Arabes que comme des variétés du genre Inglese. Ce n'est pas, je crois, que les voyageurs anglais soient beaucoup plus nombreux que les autres, mais ils comptent double, — ici comme en Suisse, et par la même raison. — Mais, encore une fois , pourquoi ne nous sommes-nous pas remis à apprendre l'arabe?'
Les voyages en Orient ont bien leur côté difficile : d'abord il y a en Palestine des chemins, — ou plutôt des endroits par où l'on passe, — qui sont vraiment épouvantables, et deux ou trois jours de petit trot, sur des montagnes de cailloux roulants, ne laissent pas d'être
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fatigants pour un cavalier du dimanche — comme on m'appelait à Berlin dans mon premier semestre de manège. Le cheval célèbre qui descendit sans hésiter le grand escalier de la Rochette, y aurait peut-être regardé à deux fois avant de descendre à Jéricho.
Je ne te fais pas d'autres récits, tu trouveras tous mes faits et gestes consignés dans mes notes de voyage. Je ne te répéterai pas ce que je t'ai dit de l'impression religieuse que produit Jérusalem. Elle est très-réelle et je comprends maintenant ce que c'est qu'un pèlerinage. Sans doute la vue de la Judée ne donnerait pas de la foi à un incrédule, mais la foi que l'on a, si faible qu'elle puisse être, se trouve, dans ces lieux-là, réveillée et affermie. Comme la Création, comme l'Histoire sainte, la Terre-Sainte est elle-même une page de la Révélation.
.TUDÉE.