‹ Voyage en Terre-SaintChapitre 20 sur 29 · BETHLÉHEM ET SES ENVIRONS · texte numérisé non relu

BETHLÉHEM ET SES ENVIRONS

Le couvent du Saint-Sauveur, à Jérusalem, a sous sa direction les autres couvents latins de Terre-Sainte. Aussi, quoique tous se montrent généralement fort hospitaliers, lors même qu'on s'y présente sans autre recommandation que son titre de voyageur, on a soin d'ordinaire de demander aux franciscains de Jérusalem une lettre d'introduction pour leurs confrères de Bethléhem, de Saint-Jean du Désert et de Nazareth. Hhannah s'est chargé de m'en procurer une; elle autorise les pères de ces divers couvents à recevoir colla consueta ospitalità il signor Felice Bovet, svizzero protestante, e graziosamente soccorrello nella sua divota pellegrinazione.

De tous les lieux de la Terre-Sainte, il n'en est aucun sans doute dont le nom soit plus populaire parmi les chrétiens que celui de la petite ville de Bethléhem. Associé dans nos souvenirs à la naissance de ce petit enfant qui était le Sauveur, le Christ, le Seigneur, il s'est imprimé plus profondément que tout autre dans notre

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imagination d'enfant. Il réveille dans nos cœurs le souvenir des douces fêtes de Noël et les plus pieuses impressions de nos premières années.

Bethléhem n'est qu'à deux lieues de Jérusalem et les relations entre ces deux villes sont fréquentes. Pendant la saison des pèlerinages, on peut aisément se rendre seul à Bethléhem, sans courir le moindre danger. Le 7 avril, je me mets en route avec Hhannah ; nous sortons par Isl porte de Damas, pour éviter l'encombrement de la porte de Jaffa. — A côté de nous marche un chasseur arabe (chrétien cela va sans dire, les musulmans ne chassent pas), qui s'en va tuer des perdrix et des gazelles à Beit-Djala et à Saint-Jean du Désert. Notre moukre chante sa chanson mélancolique, que Jean m'interprète :

Reposez, reposez, Laissez reposer la belle.

La route suit un plateau accidenté, mais tend généralement à monter, car Bethléhem est situé à trois cents pieds au-dessus de Jérusalem; le sol est un pâturage rocailleux, émaillé de ces beaux lis des champs, dont l'éclat effaçait celui du manteau royal de Salomon, — et couvert presque partout de ces épines basses, qui devaient un jour servir de couronne au fils de David. La comparaison du Cantique des cantiques, — un lis entre les épines* , est fournie par la nature même. — J'ai parlé déjà de la petite épine de Judée. Quant au lis, je ne doute pas

1 Cant. Il, 2. Certaines versions traduisent par muguet, mais la Vulgate rend avec raison par lilium le mot hébreu nauw,

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que ce ne soit cette grande anémone rouge (anémone coronaria), si commune aux environs de Jérusalem. En Judée , les fleurs du printemps sont presque toutes de couleur écarlate. Les collines sont couvertes d'anémones, de tulipes et de coquelicots.

Devant nous marchent des pèlerins coptes , à haut bonnet de feutre rond , blanc ou jaunâtre. L'un d'eux joue du chalumeau, à côté de lui marche au pas un grand âne portant une femme et un enfant. C'est à peu près ce même tableau que j'ai vu si souvent en Egypte, et que l'on voit moins en Terre-Sainte qu'on ne l'y voyait autrefois. Aujourd'hui l'Egypte est le pays des ânes et la Palestine celui des chevaux. Dans les temps bibliques, c'était l'inverse ; voici quelle est la première prescription donnée aux rois par Moïse : « Seulement il ne fera point un amas de chevaux, et il ne ramènera point le peuple en Egypte pour faire un amas de chevaux1.» On sait que Salomon, sur ce point comme sur d'autres, se mit au-dessus des lois 2 ; il songea plus à lutter de magnificence avec les autres souverains de l'Orient, qu'à être un roi véritablement Israélite. Mais l'esprit de la législation mosaïque resta toujours vivant chez les prophètes, et lorsque, dans des temps d'abaissement, Zacharie veut dépeindre le rétablissement d'une royauté nationale, il représente le roi de Jérusalem monté comme les anciens juges d'Israël3, non point sur un cheval ou sur un mnlet,

1 Deutér. XVII , 16.

2 2 Chron. IX, 28.

3 Juges V, 10; X, 4.

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mais sur un àne pur sang , un ânon poulain d'une ânesse*.

Si riche que soit cette route en grands souvenirs historiques , on n'a pas su se contenter de ceux-là. Partout la légende a écrit son roman sur ce sol consacré par l'Histoire ; on dirait un de ces antiques palimpsestes où les fabliaux de nos pères recouvrent l'Histoire de Thucydide ou les Décades de Tite-Live. Ici, l'on nous montre la tour qu'habitait le vieux Siméon, puis un térébinthesous lequel s'est assise la Vierge, le puits des mages, la chapelle d'Habacuc, le couvent de Saint-Elie, enfin le tombeau de Rachel.

Ce dernier point mérite d'attirer l'attention ; l'antiquité de la tradition et sa conformité au texte de l'Ecriture sainte donnent quelque vraisemblance à l'authenticité de ce tombeau , que les mahométans , les chrétiens et les juifs ont en égale vénération. Nous savons par la Genèse que Rachel mourut en se rendant de BéthelàBethléhem, et tout près de cette dernière ville, — que Jacob l'inhuma au bord du chemin et qu'il éleva sur sa sépulture un monument qui subsistait encore du temps de l'historien2.

Le tombeau de Rachel est un petit édifice surmonté d'une coupole, tout pareil aux tombeaux des saints mahométans. J'apprends avec satisfaction que, depuis quelques années et grâce à M. Montefiore , les Turcs ont cédé aux Juifs ce monument. Il semble que la grande

* Zach. IX, 9. Cf. Matth. XXI , 5.

2 Gen. XXXV. 16-20.

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lamentation de Rachel 1 commence à être entendue et qu'elle doive bientôt être consolée, en voyant revenir à elle ses enfants aujourd'hui opprimés et dispersés.

On aperçoit Bethléhem assez longtemps avant d'y arriver. "C'est bien le type d'une ville située sur une montagne et qui ne peut demeurer cachée. Celle-ci a donné au monde une grande lumière et tous les peuples en ont été réjouis2. La situation de cette petite ville présente beaucoup d'analogie avec celle de Jérusalem; comme Jérusalem, elle couronne le sommet d'une montagne, elle est entourée de vallées profondes et forme une sorte de promontoire ou de presqu'île, qui ne se relie que du côté du nord à la chaîne principale.

Chacun sait que l'on ne peut s'attacher vivement à des lieux qui n'auraient aucune analogie avec ceux qui nous sont familiers dès notre enfance. Aussi la grande ressemblance que l'on remarque entre les deux villes, explique fort bien comment David a pu reporter sur Jérusalem l'amour qu'il avait pour sa ville natale. Jérusalem n'est autre chose, en effet, qu'un Bethléhem plus grand, plus fort, susceptible de prendre plus d'extension et de devenir une capitale.

Bien que Bethléhem soit encore plus élevé que Jérusalem, au-dessus des vallées qui l'entourent, et présente bien plus encore le caractère d'une ville de montagne, l'aspect en est moins imposant et plus aimable, car les collines avoisinantes ne sont pas aussi escarpées et l'on

1 Jér. XXI , 15. Matth. II, 18.

2 Matth. V, 14-15.

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y trouve des traces de culture, qu'on chercherait en vain sur celles qui environnent Jérusalem. Bethléhem Ephrata est encore la maison du pain et la fertile, comme l'indiquent en hébreu ces deux noms. Le blé y est cultivé, soit dans la ville même, dans de petits clos attenant aux maisons, soit dans les vergers d'oliviers ou entre les figuiers et les ceps de vigne. Des terrasses soutenues par des murs supportent ces plantations. On voit de tout côté des tours rondes, en bonne partie ruinées, dans lesquelles sont des pressoirs à fcuile et qui servent d'abri et de vedette aux gardiens.

Une autre particularité de la situation de Bethléhem, c'est qu'à l'inverse de Jérusalem, cette ville est entourée de montagnes moins élevées que celle sur laquelle elle est construite : ce qui lui vaut une vue très-étendue. D'ici Ruth la Moabite voyait à merveille ses montagnes natales où elle pouvait au besoin s'en retourner en un jour de marche. Cette situation de Bethléhem justifie aussi une expression de la Bible qui peut paraître embarrassante : nous lisons que Ruth descendit à l'aire de Booz1, il semblerait plus naturel de dire qu'elle y monta, car nous savons que dans toute la Judée on place de préférence les aires dans les lieux les plus élevés. Mais , par la force même des choses, Bethléhem fait exception, puisqu'ici la ville domine tout ce qui l'entoure; soit que l'aire de Booz fût située sur un des gradins de la montagne de Bethléhem, soit qu'elle fût au sommet d'une des collines voisines, elle était en tout cas plus bas que la ville et l'expression employée est la seule qui convînt.

1 Ruth III, 6.

Ces petits détails ont leur intérêt, si indifférents qu'ils paraissent, ou plutôt par cela même. Ils révèlent dans l'historien un enfant du pays, comme on dit, sachant par cœur son Bethléhem, et fidèle à la couleur locale, non pour avoir étudié les lieux, mais pour les avoir longtemps pratiqués.

A l'extrémité est de la ville est le triple couvent de la Nativité, comprenant les couvents latin, grec et arménien, frères ennemis , forcés ici à vivre côte à côte, comme Esaù et Jaœb dans le sein de leur mère. Comme celui de Saint-Saba , il a l'air d'une forteresse : hautes murailles, poternes basses, portes de fer. Les couvents sont en effet les dernières places fortes que conservent en Palestine les puissances chrétiennes; il faut qu'elles puissent résister à un coup de main.

C'est autour de ces monastères et sous leur protection que se sont groupés les restes de la population chrétienne de la Terre-Sainte. C'est ainsi que l'on a vu chez nous les bourgs du moyen âge se former et se développer à l'abri des châteaux-forts des barons. Aussi, grâce au couvent de Bethléhem, la population de cette petite ville est en grande majorité chrétienne ; elle se compose d'Arabes latins, grecs -ou arméniens, qui, au rebours de leurs conducteurs spirituels , vivent en assez bonne intelligence et se marient même entre eux : ce qui, me dit Jean, n'est jamais le cas à Jérusalem.

Il faut avoir vu l'Orient pour se faire une juste idée de la puissance civilisatrice du christianisme. En Europe, il nous semble quelquefois que ce christianisme dégénéré, atrophié par l'ignorance , défiguré par le formalisme et

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la superstition , ne doit pas être supérieur au mahométisme. Il l'est cependant. Il y a dans l'Evangile une puissance immortelle de lumière et de vie, que les ténèbres peuvent obscurcir, mais qu'elles ne sauraient détruire entièrement. On en est frappé en entrant à Bethléliem : l'influence du christianisme s'y fait sentir; les passants vous saluent avec une certaine affabilité, ils ont dans leur démarche, dans leurs manières, dans leur expression, quelque chose de plus vif et' de plus ouvert que les autres Arabes. Ils sont plus laborieux, plus industrieux, plus heureux. Ici l'on voit travailler et, devant les maisons, les enfants, au lieu de vous poursuivre d'un regard tors, continuent leurs jeux en votre présence.

Malgré la variété et la fantaisie qui régnent dans les costumes arabes, voici quel me paraît être en général le costume d'un homme de Bethléhem : turban blanc, robe écarlate sur laquelle est drapé pittoresquement un manteau bleu-foncé. Quant aux femmes, quelques-unes portent la robe bigarrée des campagnardes, mais la plupart sont vêtues d'une robe bleu-clair sur laquelle est un manteau court, couleur rouge-tuile, dont les emmanchures ne couvrent que les épaules. Ce costume doit être traditionnel à Bethléhem , car c'est celui qu'ont choisi les peintres les plus anciens lorsqu'ils ont représenté la sainte Vierge. Toutes ces femmes ont aussi une coiffure que je n'ai pas encore observée ailleurs; au lieu de la petite calotte ronde, elles portent un bonnet plus élevé et le couvrent d'un voile blanc, qui forme sur leur front une ligne droite et encadre carrément leur visage.

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Puisque j'en suis à parler toilette, j'ajouterai que les femmes de Palestine ne se défigurent pas, comme les Egyptiennes, par un tatouage bizarre et compliqué; elles se contentent d'imprimer une marque sur la paume de leurs mains, une autre entre les deux yeux, un point au menton et quelquefois aussi un rang de petits points sur la bouche, le long de la lèvre inférieure. Dans ces limites-là, le tatouage est d'un effet assez agréable, il donne du piquant à la physionomie et relève l'éclat du teint, comme le font les mouches encore en usage en Europe et si fort de mode au siècle dernier.

La figure noble et régulière des femmes de Bethléhem, leur teint frais, leur nez fin, légèrement arqué et dont la pointe s'abaisse un peu vers la bouche, la forme ovale de leur visage, leurs traits plus arrondis et moins maigres que dans le type arabe proprement dit, les distinguent des autres populations de ces contrées. J'aime à me représenter que c'est encore la figure de l'ancienne race juive qui s'est conservée ici, et cette supposition est fort vraisemblable. Les chrétiens de Palestine représentent certainement la partie primitive de la population, antérieure à l'invasion des Arabes et non amalgamée avec les conquérants. Ce què j'ai dit du costume des Bethléhémites s'applique également à leur visage , on y reconnaît au premier coup d'œil le type traditionnel de la figure de la Vierge.

Pour eux, — sans alléguer du reste aucune preuve de leur dire, — ils se piquent de descendre des Croisés. Il est étrange que l'on tienne à se faire passer pour la postérité peu légitime de nos aventuriers du douzième siè-

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cle, quand on pourrait à plus juste titre se dire cousin de Jésus et de Marie. Mais on sait que la noblesse d'épée est la meilleure.

Bethléhem , qui du temps de Michée était petit entre les milliers de Juda', est maintenant une des plus grandes villes de cette tribu : ce qui certes n'est pas beaucoup dire. On m'assure qu'il compte actuellement de 4,000 à 4,500 habitants, mais ce chiffre me paraît exagéré, et je doute qu'il ait plus de deux mille âmes. Son nom hébreu s'est conservé sans aucune altération, et l'on a le plaisir de l'entendre encore prononcer par les Arabes d'une manière conforme, point pour point, à l'orthographe masoréthique2.

Nous descendons au couvent latin et y sommes fort bien reçus. Les chambres sont propres et commodes; la table est d'une extrême simplicité, mais le frère-cuisinier est habile. Les moines sont affables et ont une expression d'honnêteté, de gaieté et de cordialité qui épanouit le cœur. Après le déjeûner, je parcours la ville pour m'en faire une idée plus exacte. Du temps de Ruth, elle était déjà fermée de murs, car nous voyons Booz et les anciens assis à la porte*; plus tard Roboam en fit une forteresse '1. Aujourd'hui il ne reste plus rien de ses murs et de ses portes.

1 Michée V, 2.

2 Bét-Lèkhem. Le premier e très-aigu, le second très-grave . le troisième moyen. L'accent est sur la svllabe Le.

3 Ruth IV.

* 2 Chron. XI. 5; 6.

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Comparé à Jérusalem, Bethléhem peut passer pour propre et beau ; il a bien aussi ses décombres, mais les maisons sont en général bien bâties et on en construit même de nouvelles. Ici, comme à Siloé, j'ai remarqué que le toit d'un assez grand nombre de maisons sert de rue aux maisons placées au:dessus.

Un Bethléhémite catholique — que j'ai rencontré quelquefois à Jérusalem et à qui j'ai souvent acheté des produits de son industrie, — George, fils d'Issa, — me rencontre et me presse d'entrer chez lui. Au niveau de la rue est une grande pièce — voûtée comme partout, toujours sans meubles. Trois femmes sont accroupies sur le carreau; l'une coud à côté d'un berceau, une autre vanne du blé; la troisième va me chercher-une chibouque et un verre d'aqua-vita, pendant que George étale devant moi les marchandises qu'il fabrique ; ce sont des chapelets, des crucifix, des cassettes en bois d'olivier, en nacre, en pierre rouge de la Sainte-Croix, en pierre noire de la Mer morte. La confection de ces petits articles, que l'on vend en grand nombre aux pèlerins, est l'industrie de Bethléhem. Tout en causant, il me dit qu'un Brouschiân demeure dans la maison voisine ; je témoigne le désir de le voir et on le fait chercher. Il est de Lindau, au bord du lac de Constance, mais les Arabes érudits appellent Prussien tout Allemand non catholique.

Je ne dirai pas ici par quel concours de circonstances cet excellent homme s'est établi à Bethléhem, avec sa femme, Allemande comme lui, pour y cultiver la vigne et y faire du vin à l'européenne. Le cas n'est pas commun ; il est moins rare toutefois qu'on ne pourrait le suppo-

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ser : à une lieue de Bethléhem , un autre Brousehiân a mis en culture maraîchère les jardins de Salomon.

Au moment où je rentre au couvent, une quantité de petits enfants y entrent avec moi, se rendant en classe; car les moines latins sont les seuls instituteurs et les seuls pasteurs de la population catholique de Bethléhem; quoiqu'ils soient tous italiens ou espagnols , ils se mettent bientôt à l'arabe et sont, au bout de peu de temps, en état de remplir leurs diverses fonctions. Il n'est rien, certes, que l'on rencontrât avec plus de plaisir dans les lieux de la nativité du Sauveur que toutes ces petites têtes enfantines , remplissant de leur bruyante gaieté ces grandes cours nues et sévères. On songe à ceux qui périrent ici par la fureur d'Hérode, martyrs enfants d'un Dieu encore enfant.

Je visite l'église et les grottes. L'église, dite de sainte Hélène, appartenait jadis aux latins ; elle est maintenant aux grecs et aux arméniens , mais les latins ont conservé ou recouvré une place clans les grottes qui sont au-dessous. On descend par quatorze degrés de cette église à la grotte de la Nativité. Je ne sais si elle est authentique, mais ici comme pour le Calvaire et le sépulcre du Sauveur, c'est une question qui ne se présente à l'esprit qu'en seconde ligne. On ne peut entrer dans ces lieux que la tête courbée devant ce grand mystère de l'Incarnation, centre de l'Histoire et de l'éternité. Je ne saurais comment exprimer ce que j'éprouvai, lorsque je lus sur une dalle de marbre, incrustée dans le sol, cette simple inscription : Ici est né Jésus-Christ.

Hic de virgine Maria Jesus-Christus natus est.

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Je passe sans m'y arrêter devant l'autel des trois Rois, la crèche de pierre, le tombeau des saints Innocents et la place où saint Joseph posait son bâton. Ce sont les évangiles apocryphes à coté du récit de saint Luc. Je ne nomme même que pour mémoire le tombeau de saint Eusèbe de Crémone, mais je regarde pourtant avec intérêt la grotte où saint Jérôme, le seul hébraïsant de l'antiquité chrétienne, se retira pour traduire la Bible. J'aime à donner un souvenir à ce grand homme qui, après avoir renoncé à tout le reste, renonça même à être cicéronien (suivant son expression), pour devenir un humble chrétien, un enfant dans la foi, jeûnant et priant dans les lieux où le Fils de Dieu a voulu aussi être enfant. Le corps du saint repose dans une autre grotte voisine de celle-là.

Quant à l'authenticité de la grotte de la Nativité, il serait difficile de trouver quelque preuve à l'appui et difficile aussi de la contredire. En Judée, de nos jours encore, les grottes servent d'étables assez habituellement. Les quatorze degrés qu'il faut descendre pour parvenir à celle-ci ne seraient pas une objection suffisante , car ils sont tout au fond de l'église de Sainte-Hélène, et il est possible que le terrain ait été haussé en cet endroit-là afin de niveler le sol sur lequel l'église est construite. Quoi qu'il en soit, de toutes les traditions relatives aux lieux saints celle-ci est la plus ancienne , et au IIe siècle déjà, Justin Martyr, qui était de ce pays-là, dit que Jésus est né dans une grotte.

Le berceau de Jésus-Christ à Bethléhem et son tombeau à Jérusalem sont d'un prix inestimable pour les

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puissances chrétiennes : c'est une difficulté toute trouvée, une occasion permanente à notes diplomatiques, un casits belli toujours prêt. Où qu'on en veuille venir, la question des lieux saints est une excellente entrée en matière. On sait que c'est dans la grotte de Bethléhem qu'a pris naissance la dernière guerre d'Orient: les franciscains accusaient les grecs d'avoir enlevé la dalle sur laquelle se trouve l'inscription latine que j'ai citée tout cà l'heure et de l'avoir remplacée par une autre, portant une inscription grecque : — c'était un nouveau chant du Lutrin et la querelle eût pu se vider dans la boutique de Barbin, s'il y eût eu un Barbin à Bethléhem ; mais les moines grecs avaient pour eux la Russie , les moines latins étaient soutenus par la France , la diplomatie intervint — et voilà la guerre allumée. Je ne fais que rappeler tout cela , sans entrer dans un examen des faits. Quant cà la difficulté première , qui n'est pas encore entièrement résolue , Salomon l'eût peut-être tranchée — en proposant une inscription latine , avec texte grec en regard.

A propos de Salomon, nous avons à voir tout près d'ici des monuments remarquables de sa puissance. Les fameux étangs qui portent son nom ne sont guère qu'à une lieue de la ville de David. Nous descendons de Bethléhem par le versant méridional : c'est de ce côté surtout que la ville se présente bien et couronne on ne peut mieux la montagne. Le territoire fertile d'Ephrata ne s'étend pas loin à la ronde ; en quelques minutes nous en sommes sortis et nous ne voyons plus que montagnes rocheuses : devant nous, à gauche , s'élève le mont des

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Francs, sommité nettement détachée de tout ce qui l'entoure et dont la forme est celle d'un cône tronqué ; on dirait un volcan éteint ou une construction faite de main d'homme. Le voisinage où il se trouve de Thékoa le fait considérer, avec une assez grande vraisemblance, comme étant le Beth-hakkérem dont parle Jérémie : « Sonnez de la trompette à Thékoa , élevez un signal sur Beth-hakkérem. 1 » Il serait difficile de trouver dans cette partie de la Judée une montagne attirant autant les regards et que l'on aperçoive d'aussi loin.

Suivant une tradition, que rien du reste ne justifie, quelques chevaliers français se seraient maintenus sur cette montagne, trente ou quarante années encore après que Jérusalem fat retombé aux mains des Sarrazins ; de là le nom de mont des Francs. Les Arabes la connaissent sous celui de Djébel-el-Feredîs (mont du Paradis — ou du Parc); c'est à peu près la traduction du nom hébreu Beth-hakkérem (maison de la Vigne ou du Verger). On a pensé qu'elle devait ces noms, — soit aux plantations qui la couvraient et dont l'existence est attestée par quelques restes de terrasses , — soit aux jardins de Salomon qui se trouvent tout près de là et où nous allons arriver.

Bientôt en effet, entre deux montagnes pierreuses, nous découvrons une étroite vallée , de la plus fraîche verdure. En approchant, on entend le murmure inaccoutumé d'un petit ruisseau, coulant sous l'herbe. Nous sommes dans le Ouâdi Ourtâs, le jardin de Salomon,

4 Jér. VI, 1.

appelé aussi horhis conclusus, à cause de sa situation au fond de la vallée et par allusion à la poétique métaphore du Cantique des cantiques1. Il devait être facile de l'arroser abondamment, au moyen de ce ruisseau et des grands réservoirs que Salomon avait fait creuser sur la montagne voisine; aujourd'hui encore, grâce au petit filet d'eau qui traverse le ouâdi, c'est une ravissante oasis, une vallée des Alpes ou du Liban au milieu des montagnes desséchées de Juda.

Toute cette vallée d'Ourtâs est cultivée avec soin; c'est un Allemand, comme je l'ai dit, qui y a établi ces beaux jardins potagers. Nous passons devant sa maison, entourée de rosiers, de limoniers, de pêchers surtout, et dont les abords ont je ne sais quel air d'ordre et d'arrangement, qui fait bien vite reconnaître la présence d'un Européen.

De là, suivant le flanc de la montagne, nous montons jusqu'aux étangs; ils sont situés à une assez grande hauteur, dans une combe voisine du sommet. Ce sont trois bassins taillés dans le roc et revêtus intérieurement d'un mur en maçonnerie; ils sont disposés l'un au-dessus de l'autre et communiquent entre eux. Robinson les a mesurés tous trois. Le bassin inférieur a 50 pieds de profondeur et 582 pieds de longueur; la largeur en est de 207 pieds à une extrémité et de 148 à l'autre. Les dimensions du second sont un peu moindres; le troisième, qui est le plus petit, a 380 pieds de long sur 229 et 236 de large. Ils sont encore remplis jusqu'à une

1 Cant. IV. 12.

certaine hauteur d'une eau claire et limpide ; mais, comme le fond en est assez dégradé , ils laissent s'écouler beaucoup d'eau , de sorte que l'été ils sont à peu près à sec.

Ces réservoirs sont alimentés en partie par l'eau de pluie qui s'y amasse des pentes voisines, en partie par une belle source qui se trouve deux ou trois cents pas plus haut. Cette source est fermée et couverte d'une voûte; les Arabes l'appellent Ain-Sâleh et les Francs la fontaine scellée (fons signatus).

« Tu es un jardin clos, ma sœur, mon épouse, une source close, une fontaine scellée! Tes rejetons sont un parc de grenadiers aux fruits délicieux, de troène et de nard, de nard et de crocus, de roseau aromatique et de cinnamome, avec tous les arbres odorants, myrrhe, aloès, parfums exquis. 0 fontaines des jardins! 0 puits d'eaux vives! Ruisseaux découlants du Liban! Lève-toi, Aquilon; viens, vent du sud. Souffle dans mon jardin, pour que ses parfums se répandent! »*

Est-ce près de cette source limpide , sous les grenadiers en fleurs de la vallée d'Ourtâs, que fut inspirée cette incomparable idylle, fraîche comme le printemps, brûlante comme l'amour? En tout cas, il semblerait difficile que, du moins, en écrivant le passage suivant de l'Ecclésiaste, Salomon ne songeât pas aux grands travaux dont je vois les restes. Nous venons d'entendre le jeune homme. Ecoutons maintenant le vieillard :

« Je me suis fait des choses magnifiques, je me suis

1 Gant. IV, 12-16.

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bâti des maisons, je me suis planté des vergers4; je me suis fait des jardins et des parcs2, et j'y ai planté des arbres fruitiers de toute sorte. Je me suis fait des étangs d'eau pour en arroser la forêt. . . J'ai acheté des esclaves, je me suis acquis des chanteurs et des chanteuses; enfin je n'ai refusé à mes yeux aucun désir, à mon cœur aucune joie Et voilà tout est vanité et tourment d'esprit. »3

La tradition qui donne le nom de Salomon aux étangs et aux jardins d'Ourtâs n'est pas très-ancienne, ou plutôt ce n'est point une tradition, mais évidemment une simple induction qui s'est présentée d'elle-même à l'esprit des voyageurs. Les lieux que je viens de décrire répondent parfaitement en effet et aux allusions de l'Ecclésiaste et à ce que Josèphe nous apprend des jardins de Salomon. Si les étangs d'Ourtâs ne sont pas l'ouvrage de ce roi, je ne sais trop à qui l'on pourrait en attribuer la construction. Je cherche vainement dans l'histoire de la Judée une autre époque ou un autre souverain capable d'exécuter ou même de rêver ces grands travaux. On

* Nos versions disent des vignes. Mais il n'y a pas en Palestine de vignobles comme les nôtres ; la vigne, l'olivier, le figuier et les autres arbres fruitiers sont cultivés pêle-mêle. Une plantation de ce genre , en hébreu Q-Q , correspond assez bien à ce que nous appelons un verger.

2 Littéralement : des paradis. C'est aussi le mot dont se sert le Cantique des cantiques dans le passage cité plus haut. Le mot parc est bien l'équivalent , en langage moderne , de ce que les Perses , et d'après eux les Hébreux et les Grecs , appelaient un paradis.

5 Ecclés. II , 4 et suivants!

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songe involontairement aux eaux de Versailles. Les Salomon et les Louis XIV ne se répètent pas dans l'histoire d'un peuple, — et pour de bonnes raisons.

A quelques pas de là est un château carré, flanqué de quatre tours et sans autre ouverture qu'une porte maintenant fermée. Il est d'architecture sarrazine et n'a peutêtre été construit que pour la garde des étangs : car, depuis dix-huit siècles, ce sont eux qui fournissent d'eau les fontaines du Haram de Jérusalem. Après avoir mis la Judée au rang de leurs provinces, les Romains, gens positifs, ne voulurent pas laisser sans emploi ces grands amas d'eau qui ne servaient plus qu'à l'entretien d'un jardin de luxe, inutile désormais dans un pays sans monarque et sans capitale. Ponce Pilate résolut de conduire cette eau à Jérusalem au moyen d'un aqueduc. Il réalisa ce projet et l'aqueduc subsiste encore. Mais, pour le construire, il fallait de l'argent, et Pilate détourna à cet usage le trésor sacré du temple, le Corban. Nous devons ce détail à Josèphe et au Talmud. Cette spoliation fut une des choses qui lui aliénèrent le plus les esprits ; on y vit un sacrilège. Pilate s'aperçut, mais un peu tard, qu'il n'avait pas assez tenu compte des préjugés religieux des Juifs : il ne voulut pas tomber deux fois dans la même faute et se heurter de nouveau à ce fanatisme qu'il avait appris à connaître ; aussi, quand les Juifs lui demandèrent à grands cris de condamner Jésus comme violateur de la Loi, il craignit de leur résister et, malgré son mépris pour les cafards de Jérusalem, il leur abandonna celui qu'il reconnaissait innocent.

Le sommet de la montagne, près des étangs, est nu

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et sans arbres, mais on y trouve en abondance, au milieu des épines si fréquentes à Bethléhem, ces beaux iris violets que j'ai remarqués à Saron et ces grandes anémones rouges qui sont la fleur la plus caractéristique de la Judée. La gloire de Salomon a disparu dès longtemps, les lis des champs sont encore, comme au temps de Jésus, vêtus de leur robe éclatante. Des ânes, des chameaux paissent sur la hauteur. Trois bachi-bozouks sont en vedette sur la route : c'est la garnison du château. J'ai déjà dit que l'on se battait actuellement sur la route de Bethléhem à Hébron.

Nous revenons à Bethléhem, non par la vallée, mais en suivant les contours de l'aqueduc de Pilate, le long de la crête des collines. Hhannah essaye de causer et de me rendre attentif aux lieux que nous traversons, mais trois mots me sont revenus en mémoire et je ne puis en détourner ma pensée : Il a souffert sous Ponce Pilate. Il y a aussi dans ces mots quelque chose qui efface et fait oublier toute la gloire de Salomon.

En rentrant à Bethléhem, j'ai le plaisir inattendu de rencontrer une figure de connaissance; c'est mon ancien camarade de cabine, M. B., de Saint-Etienne, un des pèlerins français du Céphise. Il est depuis quelques semaines à Jérusalem et, avant de la quitter, il a voulu revoir encore une fois Bethléhem, qui l'intéresse par-dessus tout. Il revient du champ des pasteurs, mais veut le visiter encore avec moi. C'est là que la tradition place l'apparition des anges aux bergers. Nous y descendons ensemble. Le soleil se couche, des troupeaux de bœufs

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rentrent au village ; l'air est froid, le vent du soir souffle sur ces montagnes découvertes, on se croirait sur un des plateaux du Jura.

A part une vieille église souterraine, le champ des pasteurs n'a de remarquable que la tradition qui s'y rattache et qui n'a rien du reste en sa faveur. Ces champs, situés dans la vallée, paraissent fertiles et n'ont jamais dû servir de pâturage; j'aime mieux leur laisser pour illustration le souvenir de Ruth la glaneuse et des moissonneurs de Booz, et je trouverais plus naturel de placer la scène racontée par saint Luc sur une des nombreuses collines qui entourent la ville du côté du midi. Il y a en effet à Bethléhem trois régions parfaitement distinctes : le sommet des coteaux est nu, c'est là que sont les pâturages; la pente en est couverte de vignes, et plus bas, dans les vallées, sont ces beaux champs de blé qui ont valu son nom à Bethléhem. Je ne puis douter que David n'eût présents à sa pensée les environs de sa ville natale, lorsqu'il disait dans un de ses psaumes :

«Les coteaux seront ceints de joie1, les pâturages sont revêtus de troupeaux, et les vallées seront couvertes de froment 2 . »

Ce soir, je suis tranquillement retiré dans ma cellule des franciscains, écrivant le récit de ma journée. J'ai devant moi une lampe de cuivre, qui, à ceci près qu'elle

4 C'est à-dire de vignes. Allusion au proverbe hébreu: Le vin réjouit le cœur de l'homme. Juges IX, 13. Ps. CIV, 15. Ecclés. X, 19.

2 Ps. LXV, 13-14.

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n'a que trois becs, me représente très-bien la lampe du Tabernacle , telle que la Bible la décrit. Au-dessus du réservoir qui contient l'huile est un disque, auquel sont suspendus par quatre chaînettes un éteignoir, une aiguillette pour allonger la mèche1, des pinces pour la moucher et un petit plat destiné à recevoir ce qui tombe des lampes*. Je sais bien que cette lampe n'est pas arabe, mais importée d'Italie, où ce genre de lampes est assez commun. Néanmoins je suis porté à croire que, dans ses traits généraux du moins, le modèle en est antique, comme celui de bien d'autres ustensiles encore en usage en Italie.

4 Et producit acu stupas humore car entes. Virgile , Moretum.

2 Exode XXV, 38.

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