SAINT-JEAN DU DÉSERT
Jeudi, 8 avril. Dans cette aventureuse épopée de David que nous ont conservée les livres de Samuel, il n'est guère d'épisode plus chevaleresque que l'histoire du puits de Bethléhem. C'était au temps où David s'était retranché dans la caverne d'Àdullam; trente capitaines étaient venus l'y rejoindre. Les Philistins tenaient garnison à Bethléhem. On était à la saison de la moisson. Accablé peut-être par la fatigue et dévoré par cette soif de la patrie qui s'empare quelquefois de l'exilé, David laissa échapper ce soupir : « Oh ! qui me fera boire de l'eau du puits de Bethléhem, du puits qui est à la porte 1» «Alors, dit l'historien, trois vaillants hommes passèrent à travers le camp des Philistins et puisèrent de l'eau du puits qui est à la porte de Bethléhem, et l'apportèrent et la présentèrent à David. Mais il ne voulut pas la boire et la répandit pour l'Eternel et dit : «Jamais, ô » Eternel, je ne ferai telle chose! N'est-ce pas le sang
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» de ces hommes qui sont allés au péril de leur vie?» Et il ne voulut pas la boire. »*
L'intérêt qu'avait toujours eu pour moi ce récit me faisait désirer vivement de voir ce puits, autour duquel se concentraient pour le fils d'Isaï les doux souvenirs de la ville natale. Dans les petites villes d'Orient, le puits, avec la porte qui d'ordinaire est auprès, constitue le forum, le foyer de la vie sociale; c'est là que, soir et matin, se rencontrent pour abreuver leurs troupeaux les bergers, dispersés pendant le jour dans les pâturages, les jeunes filles, venant remplir les grandes cruches posées sur leur épaule, les voyageurs qui s'arrêtent pour prendre leur repas 2 ou pour dresser leurs tentes.
Je pars avec Jean, à six heures du matin. Une sorte de faubourg se prolonge à l'entrée de la ville ; il se compose de maisons propres et jolies; au reste Bethléhem tout entier a l'air d'une ville nouvellement bâtie, la pierre dont il est construit est d'une couleur claire et fraîche qui égayé l'œil. Le puits est à l'entrée de la ville, — comme le dit expressément la Bible et comme le sont d'ailleurs tous les puits de Palestine, — il est à quelques pas du chemin de Jérusalem par lequel je suis arrivé hier; on peut même conjecturer avec assez de vraisemblance que, lorsque la ville était ceinte de murs, il n'y avait pas d'autre entrée que celle-là; c'est la seule qui soit donnée parla nature, puisque, comme je l'ai dit, la ville de Bethléhem est une sorte d'île à
1 2 Sam. XXIIL 13-17. 1 Chron. XI, 15-19.
2 Jean IV, 6-8.
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bords escarpés et ne tenant que de ce côté-là au continent de montagnes qui l'entourent.
La situation de ce puits , au nord de la ville et par conséquent à F opposite de la caverne d'Àdullam où David s'était retranché, fait parfaitement comprendre quel danger les trois héros avaient nécessairement à braver ; on ne pouvait parvenir à ce puits autrement qu'ils ne le firent, c'est-à-dire en traversant courageusement le camp de l'ennemi.
Nous mettons pied à terre et je me dispose à prendre mes mesures. Le puits a cinq ouvertures, disposées en triangle sur une assez grande étendue, — car le côté le plus long de ce triangle a vingt mètres environ. Il est en partie rempli de pierres : la profondeur a dû jadis être beaucoup plus considérable, aujourd'hui elle estassez inégale. Mesuré à l'une de ses ouvertures, le puits se trouve avoir huit mètres de profondeur; à cette place, il contient encore une certaine quantité d'eau (50 à 60 centimètres environ). En jetant la sonde par une seconde ouverture, je constate six mètres de profondeur et presque point d'eau. Enfin, en répétant cette opération par les autres orifices, je trouve une profondeur à peu près égale, mais un sol entièrement sec.
Cette eau m'a paru fraîche et bonne; je ne doute guère qu'il n'y ait là une source, mais qui se perd en grande partie à cause de l'état de détérioration où se trouve le paits. Bethléhem n'a pas d'autres puits d'eau vive, mais seulement des citernes4. Le couvent, à lui seul, en a sept.
4 Le puits "no fbeérj et la citerne n*o fbeôrj, io sont toujours soigneusement distingués dans la Bible.
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Au lieu de reprendre la grande route, nous suivons cet aqueduc pendant un moment. C'est un canal en maçonnerie, presque à fleur de terre et couvert de grosses pierres brutes ; on ne le distinguerait pas des petits murs si fréquents dans ce pays, s'il n'y avait de distance en distance des regards, qui permettent de voir couler l'eau.
Arrivés vis-à-vis du tombeau de Rachel et du village chrétien de Beit-Djala, où le patriarche latin, monseigneur Valerga, fait construire actuellement un grand et beau séminaire, nous quittons la direction de Jérusalem et, laissant les chemins battus, nous chevauchons librement à travers les pâturages. Nous voyons bientôt s'ouvrir une vallée large et riante. Devant nous, sur la hauteur, sont les deux villages de Sérâphat et de Safàfa. Nous passons prés d'un de ces magnifiques térébinthes, dont la majesté solitaire imprimait jadis au peuple du pays un sentiment de vénération religieuse et qui, de nos jours même, sont souvent encore considérés comme sacrés par les Arabes de Palestine. Il n'est pas rare de voir de ces térébinthes dont les rameaux sont tout chargés de petits chiffons de laine, sorte d'hommage ou d'ex-voto dont les musulmans honorent aussi les tombeaux de leurs saints. Dans des clos sont de belles cultures de figuiers, d'amandiers, de vigne, de rosiers; les cyclamens, renversant coquettement sur leurs tiges leurs pétales lilas ou violets, croissent par touffes au bord du chemin, les oiseaux chantent, et mon moukre entonne aussi une chanson en gamme ascendante, qui rappelle certains cris de Paris; je me la fais interpréter par Hhannah. C'est une chanson de tous les pays:
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« Jamais mon cœur n'aimera qu'elle; mon cœur fond devant elle comme la bougie au feu. »
Nous ne tardons pas à entrer dans une autre vallée plus étroite et plus allongée, au bout de laquelle se trouve le couvent de Saint-Jean du Désert. Elle débouche à son tour dans une autre, toute couverte d'oliviers et qui est, dit-on, la vallée du Térébinthe, où David tua le géant philistin. Nous avions donc fait à peu près le même chemin que le jeune fils d'Isaï, allant de Bethléhem porter à ses frères du pain et du grain rôti, et du fromage à leur capitaine. C'était un trajet de trois ou quatre heures et, en se levant de bon matin, l'enfant pouvait aisément aller et revenir avant le soir, sans perdre de vue plus d'un jour ses brebis qu'il avait laissées en garde au berger *. Une tour que nous voyons d'ici, sur la montagne qui nous sépare de cette vallée, a reçu de la légende le nom de tour de Goliath.
À côté du couvent de Saint-Jean est le village d'im- Kârim; on y compte une centaine de chrétiens et près d'un millier de mahométans. Tout ce coin de pays est bien cultivé : les montagnes sont couvertes de terrasses portant des vignes, clu blé, des figuiers. Aucune de ces terres n'appartient au couvent, comme j'avais d'abord été porté à le croire.
Nous laissons de côté le couvent, où nous n'entrerons que plus tard : car nous voulons d'abord visiter la source de Saint-Jean-Baptiste et le désert dans lequel, suivant la tradition, le précurseur de Jésus-Christ passa son en-
1 1 Sam. XVII, 20.
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fance avant le temps ou il devait être manifesté à Israël1. Ce n'est pas que cette tradition, d'origine relativement très-moderne, m'inspire une grande confiance, mais je ne demande pas mieux que de parcourir la contrée. Nous suivons les flancs des montagnes : dans ce pays-ci, où les chemins se tiennent assez habituellement sur les hauteurs, la vue est presque toujours large et découverte ; elle n'est d'ailleurs gênée ni par des maisons, ni par des arbres, ni par des murs, car les murs de vigne ne dépassent jamais ici la hauteur de deux ou trois pieds. Nous voici dans le désert de Saint-Jean, désert riant et fleuri, qui justifie moins bien ce nom que tant d'autres parties de la Judée auxquelles on ne l'a pas décerné. C'est un sommet de montagne, couvert de roses blanches, de papillonacées jaunes et d'une quantité de fleurs diverses et de plantes ligneuses s' élevant à peine audessus de terre. Après avoir franchi ce sommet, nous arrivons à la source de Saint-Jean ; elle jaillit d'un trou du rocher ; — à deux pas de là, sur la même pente escarpée, est la grotte qu'habita le précurseur : suivant d'autres, c'est celle où sa mère Elisabeth se serait cachée avec lui pour le soustraire au massacre des enfants ordonné par Hérode. On voit qu'ici la légende se donne carrière. J'oubliais de dire que nous avions passé tout à l'heure devant la grotte de la Visitation et devant les ruines d'une maison de campagne de sainte Elisabeth ; son habitation principale était sans doute à Ain-Kârim, puisque c'est là qu'est né son fils.
1 LucI, 80.
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Je ne puis voir l'intérieur de la grotte de Saint-Jean. Mgr Valerga l'a achetée, l'a fermée d'une porte et a mis la clef dans sa poche. Il n'y a pas de gardien pour l'ouvrir. Cette manie de conserver des monuments qui se conservent tout seuls paraît devoir pénétrer jusqu'en Palestine. Si jamais le goût de les restaurer et de les dégager vient se joindre à celui-là, c'en est fait de la Terre- Sainte.
En face, sur la pente d'une haute montagne, est le petit village de Sâtâf. Il est rare que les villages de Judée soient, comme celui de La Bruyère, peints sur le penchant des collines. Comme ils sont de la couleur même du rocher, on ne les en distingue qu'avec peine, à moins qu'ils ne soient au sommet et ne se profilent sur le ciel. Aussi, quoique celui-ci soit assez près de moi pour que je puisse voir les habitants assis devant leurs maisons, je ne l'aurais jamais remarqué si le bruit des voix humaines et le cri des animaux domestiques, arrivant à mon oreille à travers le silence de la nature, ne m'en avait révélé la présence. On peut très-bien se figurer cela, en se rappelant la couleur grise de certains villages du midi, — du côté d'Avignon par exemple, — qui ne se détachent pas mieux que ceux-ci sur les collines pelées qui bordent le Rhône. On croit toujours voir des ruines.
A notre retour au couvent de Saint-Jean, Hhannah, qui a la fièvre, va se coucher un moment. J'entre au divan où le domestique de la maison, arabe catholique, sachant un peu d'italien, vient me tenir compagnie en attendant que ses maîtres sortent de l'église. Il m'inter-
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roge sur mon pays, me demande si la Suisse est soumise à l'Angleterre, à la France ou à l'Italie, etc., etc. Les Arabes appellent souvent l'Autriche Italie, parce que la marine autrichienne parle italien et est essentiellement vénitienne. En revanche, j'ai quelquefois entendu désigner par le nom à'austriaco la langue de Pétrarque et de Mgr Yalerga.
Au bout d'un petit quart d'heure, je vois paraître une demi-douzaine de franciscains à grande barbe blanche; ils s'asseoient sur le divan et me font les offres les plus hospitalières, me disant que je puis rester chez eux autant de jours qu'il me plaira. Puis on me fait servir à dîner dans une cellule. Le vin de Saint-Jean est très-supérieur à celui de Bethléhem : il passe pour le meilleur du pays.
Le couvent est grand et a un beau jardin fermé de murs, où croissent des cyprès et d'autres arbres verts. Il n'y a ici que dix moines, comme à Bethléhem; ils sont tous espagnols ou italiens A côté de l'église est la grotte de la naissance de Jean-Baptiste. Mais pourquoi le faire naître dans une grotte? Il est évident que la grotte de Bethléhem, le plus ancien des lieux saints, — authentique ou non, — a fait école en Palestine.
A la Saint-Jean , les latins de Jérusalem ont l'habitude de se rendre à Saint-Jean du Désert. La fête est longue, comme toutes les fêtes orientales; elle ne dure pas moins de douze jours. On se loge chez les bourgeois d'Ain-Kàrim, et l'on passe joyeusement son temps, me dit Hhannah, à chanter, à danser, et surtout à faire des décharges de mousqueterie.
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Nous prenons, pour revenir, un chemin qui doit nous mener directement à Jérusalem. Arrivés au sommet de la montagne qui domine le couvent de Saint-Jean, nous apercevons la ville sainte. Elle est encore séparée de nous par quatre chaînes de collines successives ; mais comme elles sont beaucoup plus basses que celle sur laquelle nous nous trouvons, elles s'effacent et l'on croit voir une plaine. Je ne me lasse pas de répéter tout ce qu'il y a de grandeur dans la plupart des vues de ce pays, car je trouve que ce caractère n'a point été assez relevé.
Ces montagnes ne sont pas absolument stériles; les sommets, il est vrai, ne sont que des pâturages rocheux, mais sur les pentes il y a quelques champs de blé. Des champs comme ceux-ci font parfaitement comprendre la parabole du Semeur1 : on ne saurait y jeter une poignée de semence, sans qu'il en tombe une partie sur les pierres et une autre dans les épines. (
Dans la dernière vallée que l'on ait à traverser, on voit — à deux cents pas à droite du chemin — un beau bâtiment aux murs élevés : c'est le couvent de la Sainte- Croix. Il n'est habité que par cinq moines géorgiens, dont on vante l'hospitalité et la tolérance ; on pourrait louer aussi leur courage , car ils sont fort exposés aux attaques des Bédouins pillards et des musulmans fanatiques. Il n'y a pas encore bien des années que les Arabes s'en rendirent maîtres pendant la nuit et massacrèrent l'archimandrite.
Matth. XIII. 3-9.
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Tout couvent de Terre-Sainte veut rattacher à son nom quelque souvenir qui le consacre. Celui-ci prétend montrer dans son église, non pas la croix de Jésus elle-même, mais du moins le trou dans lequel était planté l'arbre du bois duquel on la fit.
Mais voilà pour aujourd'hui assez de légendes et de couvents. Guardi e passa.
SAMÀRIE ET GALILÉE
Devenere locos lœtos et amœna vireta.